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MEMOIRES

DD GÉNÉRAL

goN THIÉBAULT

Publiés sous les auspices de sa JiUe M"' Claire Thiébault

D'APBÈS LB MAKUSCRIT ORIQlKAt.

FERNAND CALMETTES

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CINQUiàMB ÉDITION

PARIS

LIBRAIBIB PLON . PLON, HODRRIT bt C^*, lUPRlMEDRS-ÉDlTEURS

1895 v'

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i\r. B. Les notes suivies de l'indication (Ëd.) sont ajoutées par l'éditeur. Les autres sont de l'auteur.

MÉMOIRES

DU

GÉNÉBAL BABOJV THIÉBAULT

CHAPITRE PREMIER

RentraDt en France après une absence de plus de trente mois, y revenant après un désastre dont le monde retentissait, croyant notre cause à peu près perdue dans cette Espagne que je quittais et qui, en cinq ans, avait dévoré l'équivalent de ce que les glaces de Russie venaient d'anéantir en cinq semaines, je ne pouvais manquer de sonder l'opinion des départements que je traversais. Dans les campagnes tout était douleur et crainte, dans les villes appréhensions et mécontente* ment, alors que je trouvai Paris retentissant de repro- ches. Et pourtant qu'on était loin de connaître la véri- table étendue des pertes! L'armée de Russie, il est vrai, avait à peu près disparu comme armée; mais on se figurait encore que le père, le frère, l'époux, le fils pour lequel on tremblait, était prisonnier, et je ne sais quel prestige, créant une légende sur l'humanité d'Alexandre^ avait fait naftre la pensée qu'après avoir fanatisé ses hordes contre des hommes en état de combattre, il sau* rait contenir leur férocité contre des soldats désarmés et se respecterait assez pour faire respecter le malheur;

V. 1

2 MÉMOIRES DU GÉNÉRi^L BARON THIÉBAULT.

\

mais il n'eut l'air de songer aux infortunés tombés dans ses mains que quand la mort seule eut mis fm aux tortures de presque tous. Ainsi, et sous l'escorte de bandes de Cosaques, relevés trois ou quatre fois par jour comme pour leur enlever le temps de se laisser gagner par la pitié, on avait formé d'immenses troupeaux de nos prisonniers; par vingt-huit degrés de froid, ils de- vaient faire des trajets écrasants sans vivres, sans abris; les rires seuls répondaient aux cris de la faim et de la dou- leur, et les injures aux gémissements de l'agonie. Ceux qui tombaient harassés, les malades ou blessés inca- pables de suivre étaient assommés d'abord et percés ensuite à coups de fer de lance, et, si l'un de ces malheu- reux qui n'avaient plus la force de marcher était par- venu à se soustraire à la fureur homicide de ses conduc- teurs, à se jeter dans une maison pour implorer quelques secours, c'est par la fenêtre qu'on le précipitait, et le plus souvent mutilé ou brisé. Quant à ceux qui se soute- naient encore, avaient-ils quelque vêtement, du linge, des souliers, on les leur arrachait en leur jetant quelques haillons, qu'on leur arrachait de nouveau si d'autres brigands de leur escorte se trouvaient en avoir de plus hideux, de sorte que, sous l'action meurtrière des frimas, ils cheminaient sans aliments, le corps à demi découvert et les pieds nus. La nuit» on les parquait entassés dans des enclos sans refuge ou dans des granges sans toits et qui étaient bientôt transformés en autant de char* niers.

Témoins de tant d'horreurs, les officiers russes trou- vèrent le moyen de renchérir sur elles. En les avalant, au risque d'en périr, plusieurs de ces infortunés avaient sauvé quelques pièces d'or, que les paysans leur refusè- rent faute de les connaître; eh bien, les officiers, spé- culant à la fois et sur l'ignorance des leurs et sur l'excès

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CRUAUTE DES RUSSES. 3

de besoin des malheureux, s'entendirent pour ne changer ces napoléons qu'à raison de huit francs pièce; puis, comme les habitants, tout en accablant d'injures et de malédictions les prisonniers, ne leur vendaient les plus exécrables aliments qu'au taux de dix fois la valeur, un napoléon n'arrivait plus à représenter que quatre- vingts centimes. Parvenus à leur destination, ceux qui vivaient encore eurent à subir de nouvelles horreurs. Sans doute on leur fit une petite solde; quelques-uns d'ailleurs reçurent un peu d'argent de leur famille; mais, par exemple, dès que l'un d'eux tombait malade, il était expulsé de son gîte et jeté dans des maisons abandon- nées, où il restait sans soins comme sans feu et ne tar- dait pas à disparaître. Ainsi deux cent mille braves, dignes d'un sort si différent, ont péri dans les tortures, victimes de tant de rapines, de barbarie et de spécula- tions infâmes, et cela pendant que les prisonniers russes, arrivés en France, étaient l'objet d'une sollicitude qu'on avait la crédulité de regarder comme une réciprocité.

Et qu'on ne croie pas que je charge les tableaux ou que je parle d'après des on dit... Non, j'ai sous les yeux les relations d'un officier et d'un employé supérieur, le premier ayant fait partie d'une colonne de dix-huit cents prisonniers, le second ayant fait partie d'une colonne de trois mille deux cents, et ce qui prouve à quel point sont déchirants les détails que je supprime, c'est que, de ces cinq mille malheureux, trente seulement ont revu la J rance, et encore grâce à quelqiKS dignes Russes qui, ^u risque de se compromettre, le^ont soignés et secou- rus. Aussi cette effroyable masse de victimes couvre- t-elle ces pages de l'histoire de la Russie et d'Alexandre d'une tache de sang à jamais corrosive ; aussi, et sans se dégrader comme Français, personne n'a jamais pu, à propos de cette campagne, parler autrement qu'avec

4 MÉMOIRES pu GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

»

horreur des Russes et de leurs chefs, et s'abstenir de proclamer que, si la renommée des Russes est restée grande et pure, c'est comme pillards, assassins et sau- vages.

Mais, je le répète, lors de mon retour en France, ces faits étaient encore inconnus, et, dans les campagnes surtout, on se rattachait presque superstitieusement à l'espoir que ceux qui ne revenaient pas n'étaient que prisonniers. Dans les villes, on semblait moins rassuré; quant à Paris, il frémissait, car on y raisonnait trop pour pouvoir admettre que des Cosaques pussent s'être huma- nisés. Mille bruits absurdes, véritables ampliQcations à la Ségur de tous les mauvais propos qu'on peut ramasser dans un quartier général, circulaient dans la capitale, et seuls les esprits modérés, en passant toutes ces nou- velles au creuset du bon sens, se rapprochaient de la vérité. Cette vérité, quoique moins effroyable que la légende qui se créait déjà sur cette terrible campagne, n'en était pas moins cruelle et entraînait à l'examen et À la critique des fautes commises, des torts impossibles à nier ou k pallier, et oa s'exaspérait en énumérant les plus graves d'entre eux. On répétait que cette guerre était sans opportunité, et qu'il ne fallait pas l'entre- prendre sans les moyens de la soutenir et de la terminer avec succès, c'est-à-dire sans en avoir fini avec l'Espagne et sans être en mesure de recréer le royaume de Pologne, seul moyen d'échafauder cette colossale entreprise. Je me rappelle à ce sujet qu'un jour Duroc expliqua devant moi comme quoi cela n'avait pas été possible; mais il ne parvint pas à faire oublier que cela aurait l'être; et en effet comment nier que, si Napoléon avait seule- ment trouvé à Smolensk une armée de soixante mille Polonais et Lithuaniens, tout était sauvé ?

Quelques personnes allaient plus loin et prétendaient

PARIS MECONTENT. 5

qa'on aurait commencer par partager la Prusse, d'abord parce qu'en l'affaiblissant on aurait produit une effervescence que son démembrement seul pouvait cal- mer, ensuite et surtout parce que la Russie, se déclarant sa protectrice, aurait été forcée de venir la défendre, ce qui permettait à nos troupes d'entrer en Russie à la suite d'une armée russe battue, au lieu qu'elles durent courir jusqu'à Smolensk pour atteindre la première, et elles ne l'atteignirent qu'après avoir été fatiguées par des marches accablantes et après avoir déjà fait de grandes pertes.

Quant aux autres griefs, et en classant et résumant ce qu'il y avait de fondé dans les cris de colère et de déses- poir, on disait : !• Qu'ayant pour auxiliaires des corps autrichiens et prussiens. Napoléon devait les faire mar- cher et combattre sous ses yeux, et ne pas faciliter. leurs trahisons en les plaçant à l'extrémité de ses ailes, sur- tout les Prussiens à portée de la Prusse^ les Autrichiens à portée de l'Autriche; que, le prince royal de Prusse lui ayant été offert pour le suivre dans cette campagne, il devait l'accepter comme aide de camp, afin de l'avoir comme otage; 3<» qu'il aurait partager les opérations de cette guerre en deux armées. Il aurait consacré la première armée à affranchir la Pologne, qu'il eût levée tout entière, il eût organisé cent cinquante mille hommes de troupes, s'y fût fortifié de toutes les ressources des Polonais, de leur haine, de leur ven- geance, et eût pu y retrancher et y approvisionner des quartiers d'hiver. Quant à la seconde de ces armées, il l'eût portée sur Moscou ou sur Pétersbourg, et de pré- férence sur cette dernière ville, parce qu'un État est tou- jours plus faible à une des extrémités qu'au centre, parce que Pétersbourg est accoutumé aux révolutions des Empires, parce qu'en bouleversant toute la famille

6 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

impériale, en la chassant de ses palais, de ses habitations, on la déconsidérait, et de fait on n'attaquait que la Cour, alors qu'en allant à Moscou on se mettait aux prises avec la Russie entière, que l'incendie de cette ville a embrasée. Enfin la noblesse de Moscou aurait vu avec plaisir l'humiliation de la ville rivale, de cette capitale de Pierre si jalousée par la vieille capitale de la religion et de l'Empire.

4* D'autres plaintes s'élevaient encore. On criait qu'ayant fait la faute d'aller à Moscou, ayant eu le mal- heur d'y trouver un monstre comme Rostopchin et ju- geant à la lueur des flammes le plan que tant d'autres incendies n'avaient que trop éclairé, l'Empereur aurait commencer de suite l'évacuation des blessés, rester au plus dix jours, ce qui suffisait pour dater des décrets du Kremlin, même ceux relatifs à la Comédie française, puis se reployer sur Smolensk et signifier de que, si la paix n'était pas faite dans un temps donné, il venge- rait, l'année suivante, Moscou par la destruction de Péters- bourg, ce qui aurait d'autant mieux assuré la paix que, de sa personne, il serait revenu à Paris d'où il aurait contenu l'Europe, d'où il aurait échelonné la Grande Armée par de nouvelles armées, tout en la rendant plus formidable que jamais. 5'' Mais, après qu'il se fût laissé jouer à Moscou, on prétendait qu'il eût peut-être mieux fait d'y retrancher quarante mille hommes, que l'hiver seul eût défendus, et de revenir avec le reste, sans ba- gages ni blessés, en marchant assez légèrement pour gagner de vitesse les armées russes; de rentrer alors en Pologne, de reformer des secours à Wilna et sur le Nié- men, et, avec toutes les forces de la Pologne, avec de nou- velles levées faites en France et de nouveaux contingents obtenus, se reporter sur Moscou, aux premiers jours du printemps, et marcher de sur Pétersbourg. Et rien

GRIEFS CONTRE L'EMPEREUR. 1

de tout cela n'ayant été fait, il ne fallait jamais emme* ner de Moscou six cents pièces de canon, par exemple, ce qui faisait six pièces par mille hommes, trois cents pièces dépassant déjà toutes les proportions admissibles; de cette sorte il aurait eu cinq mille chevaux de plus disponibles pour le transport des vivres et des blessés. 7* On ajoutait que les désastres de la Berezina avaient été dus à la destruction si intempestive des deux équi- pages de pont, que l'Empereur fit brûler à Orscha et dont un seul eût prévenu cette épouvantable destruc- tion. 8<* On observait également qu^il avait encore ralenti sa retraite, alors qu'il aurait la presser par tous les moyens possibles, et qu'il avait augmenté ses pertes en laissant à Moscou le maréchal Mortier, que bientôt ii fut forcé d'attendre, puis en faisant des haltes inutiles, en laissant à chaque instant et sans motifs indispensables des corps en arrière de lui, en se morcelant quand il fal- lait se serrer, marcher réuni et en masse; fautes graves, avouées par ses angoisses sur le corps de Davout, sur le prince Eugène et sur le maréchal Ney dont il n'a le retour qu'à des miracles; fautes également constatées par la marche des trois armées russes qui l'ont devancé, quand il pouvait les précéder, et auxquelles aucun de nos hommes n'aurait échappé, sans les haltes de Kou- tousow et les bévues de ses lieutenants. 9^ Joignant le sarcasme aux reproches, on s'évertuait sur ce qu'il avait continué à mentionner dans ses ordres des débris d'un millier de moribonds, comme s'ils formaient encore des armées de trente ou quarante mille hommes. iO*" Enfin, considérant que les désordres et la démence du retour l'avaient disputé à Taveuglcment et à la folie de la marche, que sa présence avait fini par équivaloir à. l'absence de tout chef et qu'il avait laissé faire sous ses ordres ce que, sous un autre chef, des soldats n'eussent

8 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

pas osé imaginer^ on soutenait, et selon moi avec raison, que, rentré à Paris, il eût se hâter de tout remettre en ordre et, pour cela, rappeler Joseph d'Espagne et y renvoyer Ferdinand VIL Et en effet, ce prince n'étant pas guerrier, ce n'était qu'un homme de plus qui, d'autre part, ne pouvait jamais s'accommoder de la constitution révolutionnaire de i842 et l'aurait dé- truite, ou du moins aurait créé deux partis en Espagne ; alors même qu'il n'eût pas tenu complètement les traités qu'on eût faits avec lui, il les aurait exécutés en partie, attendu que l'évacuation de l'Espagne aurait été le prix de cette exécution et que cette Espagne avait assez souf- fert pour avoir besoin de repos. Ce renvoi était donc justifié par les plus hautes considérations et simplifiait toutes les questions de la guerre; mais, semblable au dogue, l'Empereur ne lâchait plus que ce qu'on lui arra- chait en le brisant.

Tels étaient les reproches auxquels on s'arrêtait et qui malheureusement n'étaient que trop fondés. On allait même beaucoup plus loin. L'enthousiasme avait fait place à la sévérité et à Tinjustice. Les uns par amour- propre, les autres par esprit national, étaient blessés ou humiliés de ne plus retrouver qu'un homme dans celui en qui ils s'étaient accoutumés à trouver un héros et un demi-dieu. Dans l'élan de cette réaction d'opinion, les amis n'hésitaient plus à prévoir de nouvelles fautes et de nouveaux malheurs, tandis que les ennemis se don- naient carrière, et de ce nombre mon ami Rivierre qui, en sa qualité de bourbonien enragé, ne le cédait à per- sonne. Homme si spirituel, d'ailleurs, ayant mis trop de malice et trop de hâte à proclamer ses espérances, il avait été arrêté et conduit à la Force, d'où il sortait comme j'arrivais d'Espagne. Bien d'autres arrestations du même genre avaient été opérées. C'était un retour

AIGLE ET FLEURS DE LYS. 0

marqué vers les persécutions ; mais, comme pour Rivierre il ne s'agissait en réalité que d'un propos, et que Rivierre, bon et charmant garçon, avait beaucoup d'amis, Savary, alors ministre de la police, se trouva assailli de gens qui lui demandèrent la mise en liberté du prisonnier. Vu la situation menaçante, Savary crut devoir se montrer inexorable, et il fallut la moins grave des circonstances pour le décider à déroger à la gravité de ses mesures de rigueur. Lenoir, notre ami commun, ayant dtné chez lui, lui adressa la même requête en sortant de table et n'obtint rien; mais cet aparté les avait con- duits dans la salle de billard, et l'occasion, la con- science de son habileté à ce jeu et les prétentions de Savary à être un grand joueur, inspirèrent à Lenoir, toujours si drôle et si original, l'idée de lui répliquer aux derniers mots de son refus : c Eh bien t remettons- nous-en au hasard pour qu'il soit l'arbitre de cette liberté; et toi, accepte au moins de la jouer en parties liées. > Savary commença par rire; puis, et pour ne pas avouer qu'il pût craindre de perdre, il fînit par accepter. Jamais parties ne furent mieux disputées; enfin Lenoir gagna, et Rivierre quitta la Force. Mais en devint-il plus modéré et plus sage? Non sans doute. Aussi eûmes- nous à ce sujet des querelles assez vives, et c'est au cours de l'une d'elles qu'il me dit : < Votre aigle ne sera jamais pour moi que le vautour de Prométhée. > A quoi je ripostai : < Vos fleurs de lys ne me semblent que des fers de lance propres à me déchirer les entrailles. > Et, quand nous nous étions querellés avec rage, nous nous moquions de nous-mêmes et nous nous embrassions.

Il s'en faut cependant que les hommes de parti et la masse de la nation élevassent seuls la voix d'une ma- nière fâcheuse. Il n'y avait plus un général qui ne se plaignît hautement de ce que cette fureur de guerroyer

10 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

ne laissait l'espoir d'aucun répit et qui n'eût pour écho tous ceux dont les enfants, les maris, les frères étaient au service ou en âge d'y entrer. Ceux-là mêmes qui avaient reçu le plus degr&cesse plaignaient le plus haut; de fait, plus on leur avait concédé de moyens de jouir, plus ils regrettaient de ne pouvoir en user. Avoir des palais et bivouaquer au milieu de la boue ou des glaces, des femmes et les condamner au veuvage, des familles et ne pas connaître ses enfants, des fortunes et vivre dans la misère, des amis et être sans cesse aux prises avec de barbares ennemis, n'était-ce pas la torture des contrastes, le supplice de posséder et de voir échapper en même temps tout ce qui pouvait contenter ou le désir ou le besoin? Mais encore que devenait notre gloire, et jusqu'à cette gloire antérieure à celle de Napoléon; et ne finirions-nous pas par risquer de perdre jusqu'aux conquêtes que nous avions faites avant lui, j'entends ce cours du Rhin sans lequel la France ne sera jamais qu'un pays honteusement mutilé I Comment éviter ces terribles réflexions, à la vue de la Prusse naguère à discrétion et maintenant prête à guerroyer, de l'Autriche qui allait nous trahir, alors que toute l'Europe septen- trionale répondait à l'appel de la Péninsule, que, pour nous détruire, les glaces du Nord s'alliaient aux ardeurs du Midi, que de Lisbonne à Moscou la victoire abandon- nait nos drapeaux, et que l'abîme, en se creusant sous nos pas, semblait devoir s'approfondir en raison de l'élévation à laquelle nous étions parvenus. Et ce qui mettait le comble au découragement, c'est que l'Ëmpe- reur, considéré jusqu'alors comme un palladium, était atteint dans son prestige sacré, maintenant que son génie et sa fortune paraissaient entamés; et pourtant, comme on continuait à le juger maître de faire la paix, on lui attribuait à crime la continuation de la guerre;

TRISTESSE A LA COUR. II

car OD prévoyait une nouvelle coalition de l'Europe excitée contre nous, et, les peuples n'ayant pas moins souffert de toutes nos guerres que les souverains, il était à croire que nous allions être l'objet de la croisade du inonde; croisade d'autant plus formidable que nous en étions à nos dernières ressources d'hommes, d'argent et de patience, et que nos ennemis, beaucoup moins épui- sés, s'exaltaient par la certitude de cet avantage. Or, si pour d'autres une si grave situation fut un motif pour montrer de l'humeur et pour mettre leurs services à prix, pour moi ce fut une raison de plus pour conâr- mer mon dévouement, et, alors que dans mes précédents voyages à Paris je m'étais montré à peine et le plus tard possible au château, je m'y rendis le lendemain du jour de mon arrivée, jour qui précisément se trouva être un dimanche, de sorte que je fus le matin à l'au- dience de la messe et le soir à une grande réception qui avait lieu chez l'Impératrice.

A l'audience du matin, l'Empereur me demanda : e Depuis quand à Paris? Depuis hier. Sire, et tout entier à l'espoir que Votre Majesté daignera utiliser mon zèle. > Il me fixa avec bonté, fit un signe de tète appro- bateur et me répondit : « Je me souviendrai de vous. » Mais quelle différence, grand Dieu, entre ses réceptions et les dernières auxquelles j'avais assisté à Compiègne! Qu'étaient devenus ces rois, archiducs ou princes étran- gers, ces ambassadeurs, voire même celui d'Autriche, dont l'absence prouvait que Marie -Louise et le corps du prince de Schwarzenberg avaient provoqué deux déceptions? Et en effet ce luxe, cette gloire, cette pompe, ces tributs du monde, tout cela avait disparu. Aussi l'Empereur était-il sérieux, Marie-Louise embarrassée, toutes les figures sombres, et, si quelques personnes s'ef- forçaient de sourire, c'était à l'aide de grimaces plus

12 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

significatives que l'expression sincère des sentiments qu'elles cherchaient à cacher.

Le soir, chez l'Impératrice, ce changement me parut encore plus frappant, et je n'eus qu'un instant d'amuse- ment que le hasard et le général Kellermann me procu- rèrent. En faisant le tour du cercle, Marie-Louise arriva à moi, et, parlant à l'impromptu parce qu'il était diffi- cile qu'elle parlât autrement, elle me dit : c Je vous croyais reparti, général. Madame, je ne suis à Paris que de la nuit dernière. > Désappointée de sa gaucherie, elle s'adressa au général Kellermann, et, prenant un air étonné, elle lui dit : < Ah! général, je ne vous savais pas de retour à Paris. Madame, répHqua-t-il, j'y suis depuis six mois. > A peine dépassés, nous nous retirâmes dans une embrasure de fenêtre en pouffant de rire, mais en payant un tribut bien mérité à cette pauvre Joséphine qui, à défaut de mieux, était vierge de semblables gau* chéries.

A propos de cette aimable Joséphine, je restais fort indécis de décider si j'irais à la Malmaison. J'y étais en- traîné par sa position; mais sa protection si déplorable- ment accordée à un Sonnet de La Milousière; la manière évidente dont ce misérable avait été soutenu par elle ou par ses alentours contre moi, en dépit de toute rai- son et toute justice; le silence sur le rapport que je lui avais adressé et ce fait qu'elle ne m'avait pas même remercié du chamois que j'avais envoyé à sa ménagerie de la Malmaison ; l'embarras avec lequel son chevalier d'honneur, le comte de Beaumont, avait écouté mes récriminations sur ce sujet; enfin l'espèce de froideur avec laquelle elle me reçut à mon retour de Tilsit, me déterminèrent à ne pas la voir.

J'eus, encore une fois, une très forte velléité de de- mander une audience à l'Empereur. Mon but était de

MARIE-LOUISE ET JOSEPHINE. 13

lui parler de l'Espagne et de lui [dire sur ce pays et sur la manière dont il y était servi la vérité entière; mais il était impossible que vingt à-propos ne m'entraînassent pas à parler de moi en bien, de beaucoup d'autres en mal et en très mal; enfin, et quant à l'Espagne, il ne s'agissait plus de remède, mais d'agonie; dès lors qu'avais'je à dire qui fût de nature à compenser cette démarche?

Dans ces conditions, et ne voyant pour le moment rien de plus utile à faire, je me rappelai que j'avais fini par rédiger le Manuel général du service des états-majors, et je restai frappé de cette idée que jamais semblable publication ne pouvait être plus nécessaire qu'en ce mo- ment où l'on avait un si grand nombre d'officiers à rem- placer et à improviser, ni plus opportune, attendu que la campagne de Russie avait enfin révélé à l'Empereur l'importance de ce service, dont il n'avait voulu jus- qu'alors s'occuper. J'en écrivis donc au ministre de la guerre. On demanda la communication de mon manu- scrit, qui fut apporté de suite, et, à quinze jours de là, je reçus du général Pommereul, alors directeur général de la Librairie, un billet m'invitant à passer chez lui (i). Après quelques mots d'amitié et de souvenir sur la Tou- raine, il me parla du Manuel, me fit les compliments d'usage et finalement m'annonça qu'un des chapitres ne pouvait être imprimé. C'était le chapitre relatif aux gouvernements en pays étrangers : c Cependant, répli-

(1) Je craignais d'arriver en retard à ce rendez-vons, et le iiiaU heur me fit monter dans un fiacre dont lea chevaux étaient inca- pables de prendre le trot. L'impatience s'empare de moi; après avoir crié, juré, tempêté, bondi, sans autre résultat que de redou- bler mon impatience, je trouve trente sols dans ma poche, j'ouvre la portière, je saute à bas, je jette la pièce, je me sauve à toutes jambes et je laisse dans ce fiacre une boite d'or charmante que j'aimais beaucoup et que je n'ai jamais revue.

14 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

quai-je, c'est celui qui, vu l'impoitance et la nouveauté de la matière, me paraissait le plus fait pour se recom- mander. — On n'approuve pas la publication de tout ce qu'il renferme. Mais une publication faite par moi seul n'engage que ma propre opinion. Sans doute, s'il n'y avait pas de censure, vous auriez raison ; mais laisser faire ce qu'on peut, même ce qu'on a charge d'empêcher, c'est en quelque sorte approuver, t Voilà tout ce que j'obtins, et, sans avoir pu savoir ce qui avait déplu, je dus me soumettre. L'ouvrage fut imprimé, moins le chapitre incriminé, dont je conservai seule- ment le titre en le faisant suivre de plusieurs lignes de points, et, quelques mois après, me trouvant comman- dant supérieur à Lfibeck, je le fis imprimer de ma propre autorité, sans y changer un mot; mais je n'en fis tirer qu'une centaine d'exemplaires, et seulement pour ne pas risquer de le perdre. Quant au Manuel, j'ai dit comment il fut jugé, ce que je pensais moi-même de sa valeur et combien je fus déçu que mon fils atné ne consentît pas à le reprendre et à en faire une meilleure édition.

Par le trouble et la dispersion que la Révolution et surtout les guerres de l'Empire avaient amenés dans les familles, le sentiment filial ne comportait plus l'idée de culte et de souvenir en quelque sorte sacré auxquels nous avaient habitués les mœurs existant au temps de notre enfance; et je ne dis pas ceci pour me vanter, mais pour marquer la différence des temps, l'intérêt des ouvrages de mon père et de sa mémoire me trouvait toujours inflexible, alors que tout naturellement j'étais beaucoup plus traittfble pour tout ce qui, dans cet ordre d'idées, m'était personnel. Je me souviens que, pendant ce séjour à Paris, sur sa demande et ses instances, j'acceptai M. Dampmartin comme éditeur de la troi- sième édition des Souvenirs de mon père. Ce Dampmar-

LES •• SOUVENIRS » DE MON PÈRE. 13

tin avait joui d'une certaine situation à la Cour du suc- cesseur de Frédéric II, et il crut devoir se faire l'écho des assertions injurieuses que ce successeur ou ses flat- teurs firent répandre contre le grand Frédéric. De plus, il considéra l'ouvrage de mon père comme sa propriété, y ut des suppressions inconcevables, des intercala- tions que rien n'autorisait; d'où il résultait que quel- ques éditeurs semblables auraient fini par ne laisser de mon père que le titre et le nom. Indigné de la ma- nière dont il avait trompé ma confiance, je cessai de le voir, de le recevoir et même de le saluer. Or son beau- frère, le comte Armand de Durfort, très estimable homme que j'avais connu en Portugal, avec qui je fis une connaissance plus intime au Comité de l'état-major durant les trois années que j'y présidai, vint me voir un matin pour me parler duDampmartin. c Je comprends, me dit-il, qu'il ait pu avoir des torts; mais vous le traitez bien mal; il en est affligé, et je désirerais obtenir de vous une réconciliation. > Certes, s'il eût été question de torts à mon sujet, j'aurais arrêté au premier mot cet excellent comte de Durfort et je me serais empressé de lui com- plaire en ce qu'il me demandait, comme j'eusse désiré le faire pour toute autre chose; mais il s'agissait de torts faits à l'œuvre de mon père; je préparais une quatrième édition pour désavouer la troisième; je devais m'y plaindre nominativement de M. de Dampmartin, et cette réparation due à la gloire du grand Frédéric et à la mémoire de mon père^ je ne pouvais la sacrifier même à ma grande estime et à mon amitié pour M. de Durfort, pas plus que je ne l'eusse sacrifiée à qui que ce fût au monde. Ce fut donc la dernière fois qu'à mon plus vif regret nous nous vtmes, Armand de Durfort et moi, l'un chez l^autre; mais la quatrième édition parut; elle eut le succès des précédentes, et l'admiration si complète de

10 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

mon père pour le grand Frédéric fut rétablie selon la

vérité.

C'est pendant le même séjour à Paris que se termina d'une manière fort inattendue, je dirai presque inexpli- cable, un projet de publication dont j'avais eu l'idée à Vitoria. J'avais été outré de la manière dont on exal- tait le duc de Wellington, alors qu'un rapprochement entre la réputation qu'on lui faisait et Ténormité de ses fautes me semblait prouver combien était fausse une pareille adulation. J'avais donc été entraîné à rédiger un examen critique de la conduite militaire du duc pendant la guerre de la Péninsule, en le suivant depuis le moment il avait pris le commandement des armées anglo-portugaises, comme général en chef, jusqu'à la bataille des Arapiles. Mon travail terminé, j'avais pensé que je devais le communiquer au ministre de la guerre, à qui je l'avais adressé le 24 novembre i8iâ. J'avais joint à l'envoi une lettre soumettant au ministre et l'ouvrage lui-même et l'idée de sa publication ; je m'at- tendais à une réponse prompte et d'autant plus approba- tive qu'il me semblait utile de ravaler dans l'opinion un homme dont on faisait un géant et qui, en dépit des succès déjà obtenus par lui et de ceux par lesquels il devaitlescouronner, ne sera jamais un grand général. Et pourtant cette réponse ne m'était pas encore parvenue lorsque je quittai l'Espagne, et, sous la date du 5 mars i8i3, elle me fut remise à Paris. Après un mot relatif au grand retard de sa réponse, le ministre me disait : « Il pe paraît pas que le gouvernement puisse avoir des motifs pour autoriser Timpression de ce mémoire, et, sans méconnaître les intentions qui l'ont dicté, je pense qu'on peut sans inconvénient se dispenser de le pu- blier. > Je fus stupéfait et je suis encore à comprendre les motifs d'une telle défense, à moins de supposer que

« LETTRE A WELLINGTON. » 17

le ministre n'eût déjà la prévision d'une trahison qui, à cette époque, ne pouvait guère avoir germé, quoique bien des gens pressentissent un prochain retour des Bourbons et que Préval eût pu donner à un de ses parents, en pro- cès avec un bourbonien forcené, le conseil d'en finir à tout prix, car < dans un an, disait-il, les Bourbons seront rentrés en France >.Quoi qu'il en soit du motif qui pro- voqua la décision du ministre, je dus pour le moment m'en contenter. En juin 4815, je profitai des circon- stances plus favorables pour faire imprimer mon factum écrit sous la forme d'une lettre au duc de Wellington; la perte de la bataille de Waterloo m'empêcha de le mettre en vente; quelques exemplaires, frauduleusement gardés par le libraire, furent en partie vendus par lui au prix de dix louis pièce, et de ce nombre un exemplaire pour l'empereur de Russie, un pour l'empereur d'Autriche et un pour le duc de Wellington.

Dans cette brochure, j'avais eu l'occasion de montrer comment les lenteurs du duc de Wellington s'élevaient parfois à la hauteur de véritables fautes. Le général Reille, pour expliquer ces lenteurs, me dit que Welling- ton, étant sûr de pouvoir accomplir ses desseins, n'avait rien voulu compromettre, ni le succès d'un seul combat ni les besoins des troupes, et il me cita le fait suivant pour me prouver avec quelle précision Wellington était renseigné par les Espagnols et comment il était à peu près sûr de l'être toujours k temps. La veille de la ba- taille de Vitoria, Clausel arrive avec son corps d'armée à une couchée avant Logrono, hâtant sa marche pour rejoindre à Vitoria le reste des troupes que nous avions encore en Espagne, celles de Suchet exceptées; à l'in- stant le corregidor, bien informé des forces du corps de Clausel, part sur une mule de cinquante louis, la crève, mais arrive dans la nuit auprès de Wellington

V. 2

]^ MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

qu'il décide immédiatement à nous livrer cette bataille, notre dernier désastre dans la Péninsule. Or ce fait prouve simplement que Wellington fut bien servi et heureux, mais non que, se trouvant depuis plusieurs jours en mesure d'attaquer avec succès, il ait eu raison de retarder volontairement son attaque; car c'est à la bonne volonté d'un corregidor, au souffle d'une mule, qu'il s'en remettait des chances d'une victoire dont il était assuré auparavant, tandis que, la mule crevant en route ou le corregidor se tuant dans un fossé, il avait le lendemain Glausel sur son flanc et devait perdre non seulement la bataille, mais son armée.

Si la réserve et les atermoiements de Wellington peu- vent avoir une explication, c'est dans le seul cas, que son aide de camp, le général espagnol Alava, a exposé à M. de La Roserie, dans le cas il se trouvait en pré- sence de Soult, que de suite il avait su par cœur et sur le compte duquel il s'expliquait ainsi : « Avec le maré- chal, disait-il, tout se borne à résister à son premier mouvement, ce qui parfois est difficile parce que ses premières dispositions sont le plus souvent bonnes; mais, dès quil manœuvre en combattant, il gâte ses attaques et finit toujours par se battre lui-même. Il ne faut donc avec lui que savoir prolonger l'action. > Mais cela encore n'explique que dans un cas bien particulier l'incommensurable prudence du duc de Wellington, dont je ne blâmais pas d'ailleurs les seules lenteurs et à l'actif duquel j'avais relevé bien d'autres fautes; mais je le quitte, lui et ma Lettre dont il fut l'objet, et je reviens à mon séjour à Paris.

En dehors de ces quelques occupations sérieuses, je consacrais le temps de mon congé à mes amis et à Zozotte. Pour me rapprocher d'elle plus vite, j'avais pris la poste et, comme d'babitude, j'avais brûlé les distances

L'UNIQUE ZOZOTTE. 19

des relais, n'étant resté qu'une heure à Bayonne j'avais eu cependant plusieurs affaires, la vente de mes chevaux et équipages à régler, et ne m'étant pas arrêté plus d'un quart d'heure à Tours, je vis ce pauvre M. Chenais pour la dernière fois.

Rivierre prétendait quô , relativement à mon amour pour cette Zozotte, la destinée me traitait avec une in- croyable coquetterie, chacune de nos séparations ayant l'avantage de me faire retrouver une femme nouvelle en ma femme. Rivierre si léger et si heureux en amour (je prends ce mot dans sa hanalité) ne pouvait me juger que d'après lui, qui avait besoin d'attiser sans cesse sa passion; il ne pouvait comprendre que ce que j'aimais en Zozotte, c'était précisément la même femme, telle que je l'avais laissée chaque fois que le devoir