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I '
BULLETIN
DE LA
SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
Septième .sérte
TOME xrv
LISTE
DES PRÉSIDENTS HONORAIRES DE LÀ SOCIÉTÉ^
MM.
* Marquis DB Laplàce.
* Marquis de Pastoret.
* Yt« DE Ghatbaubriaiid.
* C^ Chabrol de Yolyig. *Becquet. *G^oGhabrolde Grousol.
* Baron Georges Guvier. ♦B"* Hyde de Neuyille
* Duc DE DOUDEAUYILLE.
*Gomte d'Argout.
* J.-B. Striés.
* Vice-amiral de Rignt.
* Gontre^m. d'Urville. *Duc Decazes.
*Gomte DE MONTALIVET.
* Baron DE Barante.
* Général baron Pelet*
* Gdizot.
*De Salvandt.
* Baron TupiMiER.
* Comte Jaubert.
MM.
* Baron de Las Cases.
* YlLLEMAllf .
* GUNIN-GRlDAmB.
* Amiral baron Roussor.
* Am. baron de Mackau.
* B*" Alex. DE Humboldt. *yioe-amiral Ha^gan.
* Baron Walgkenaer.
* Comte MoLÉ.
*DELAR0QUETn« ^JOMARD.
*DnMAS. *Gontre-am. Mathieu.
* Yice-amir. La Place. *Hippolyte Fortoul.
* Lefebvre-Duruflé.
* guigniaut. ♦Dadsst.
* Général Daumas.
* Duc DE BEAUMONT.
*Roulaiid.
MM.
* Amir. Desfossés.
G. deGrossolles-Fla-
MARENS.
* Duc DE Persigivt.
* Yice-amiral de laRon«
CIÉRE LE NOURT.
* Comte Walewski. *Pe Qdatrefages.
* Michel Chevalier.
* Alfred Maurt.
YlVIEN DE ST-MARTIN. *W^ DE ChASSELOUP- LAn3AT.
Medrand.
*Contre-am. Mouchez. Ferdinand de Lesseps. Alph. Milne-Edwards. Alfred Grandidier. Auguste Daubrée. Emile Leyasseur. D» E. T. Hamt.
PRÉSIDENT
De la Section de comptabilité
de la Société
M. Paul Mirabaud.
TRÉSORIER
delà Société
M. Georges Meignen, notaûre.
ARCHITECTE DE LA SOCIÉTÉ M. JÊdouard LeudièRE.
AGENCE
M. Charles Aubrt, agent. Hôtel de la Société, boulevard Saint-Germain, 184.
1. Lêê noms sans * sont ceux An présidents hQnonIrM «ajourd'hal viTints.
■ ■ «jlHJHM
BULLETIN
DK LA
SOCIÉTÉ BE GÉOGRAPHIE
BÉDIGÉ
ATIC LB COHGODRS Dl LA SECTION DK PUBLICATION
PAR
LBS SECRÉTAIRES DE LA GOUMISSION CENTRALE
SEPTIÈME SÉRIE. — TOME QUATORZIÈME
ANNÉE 1893
PARIS
SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
184, Boulevard Samt-Germain, 184 1893
COMPOSITION DU BUREAU
ET DES SECTIONS DE LA COMMISSION CENTRALE
POUR 1893
Vice-présidents...
BUREAU
Préndent M. le général Derrécagaix.
^ M. Edouard Gaspari, ingénieur hydro- graphe* M. Charles Schlum berger, ingénieur de la marine, en retraite.
Secrétaire général M. Charles Maunoir.
Secrétaire adjoint M. Jules Girard.
Archiviste-bibUothécaire M. James Jackson*
Section de Correspondance
MM. A. d*Abbadie, de l'Institut. Prince Roland Bonaparte. £mile Gheysson. Âug. Daubrée, de l'Institut. Gh. Gauthiot. Adrien Germain.
MM. Baron J. de Guernc. ^ le D' Hamy, de l'Institut. ¥^iHiam Huber. Comte A. de Marsy. Franz Schrader. Vice-amiral Vignes.
Section de Publication
MM. Edouard Anthoine.
Comte H. de Bizemont. Henri Gordier. Jules Garnier. James Jackson. Jansscn, de l'Institut.
MM. Alb. de Lapparent.
Emile Levasseur, de l'Institut.
Gabriel Marcel.
Alfred Martel.
A. Milne Edwards, de Tlnst.
J.-B. Paquier.
Section de Comptabilité
MM. Bouquet de la Grye, de l'In- stitut. Casimir Dclamarre. Alfred Grandidier, de l'Inst.
MM. William Martin. Georges Meignen. Paul Mirabaud. Georges Rolland.
Membres honoraires de la Commission centrale
MM. Jules Codine. — < Vivien de Saint-Martin.
RELATION SOMMAIRE
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN
PAR
J. DE nOWLGAN
MISSION DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
(1889 — 1891)
Vers la fin de 1889, M. J. de Morgan, ingénieur civil des mines, partait (accompagné de Mme de Morgan) pour la Perse et le Kur- distan où il allait accomplir une mission du Ministère de Tlnstruc- tion publique.
En attendant la publication dans laquelle Tiendront s'enregistrer les résultats de cette mission exceptionnellement fructueuse, M. J. de Morgan a bien voulu communiquer à la Société de Géo- graphie le manuscrit de l'introduction de son œuvre. Elle com- prendra quatre parties relatives à la géographie, à Tarchéologie, à la linguistique, à la géologie et à la paléontologie. L'introduction communiquée à la Société débute par des conseils précieux pour les voyageurs en Perse et dans le Kurdistan.
Le lecteur va trouver ci-dessous la partie de l'introduction où M. J. de Morgan résume à grands traits son voyage. On pourra également, quant aux résultats du voyage, consulter le rapport adressé à la Société, par le D' £. Uamy, de l'Institut, sur l'attri- bution à M. J. de Morgan de la médaille d*or du prix Léon Dewez {Bulletin, 2* trimestre, 1892, p. 173).
La petite carte qui accompagne le présent texte n'est qu'une esqnisse destinée à faciliter la lecture de la relation sommaire de M. J. de Morgan.
C'est au mois d'août 1 889 que M . le Ministre de rins traction publique m'a fait Thonneur de m'envoyer en mission dans
6 VOTAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
l'Asie antérieure, et j'ai quitté Marseille le 17 septembre, à destination de Batoum.
L'expédition se composait de Mme de Morgan et moi, et de notre domestique, Pierre Yaslin, un ancien soldat, brave garçon dont je n'ai eu qu'à me louer pendant ce long et pé- nible voyage où, certes, il a eu bien des difficultés. C'est à lui en effet qu'était confié tout le matériel de la mission.
Arrivés au Caucase, nous nous sommes arrêtés quelques jours aux environs de Tiflis, afin d'y pratiquer des fouilles dans la nécropole de Téloran, dont je connaissais depuis longtemps Texistence.
De Bakou nous nous sommes rendus à Téhéran, en pas- sant par Recht et Kazvin. A Recht nous avons reçu l'hospi- talité la plus gracieuse de M. Pakitonoff, le consul de Rus- sie; je lui adresse ici mes bien vifs remerciements.
Dans cette première étape jusqu'à la capitale j'avais loué des chevaux et des mulets. C'est en caravane que nous avons traversé les montagnes, en suivant la rive gauche du Kizil Ouzen pour remonter jusqu'à Mendj il et Kazvin. De Kazvin à Téhéran, la route est plate ; on voyage au pied des montagnes, sur le plateau persan.
A Téhéran, M. Paulze-d'Ivoy de la Poype, chargé d'affaires de France, avait eu la gracieuseté de nous inviter à venir à la légation. Je lui suis très reconnaissant de sa charmante hospitalité et des relations qu'il a bien voulu me créer par- mi les plus hauts fonctionnaires du royaume.
En me présentant aux ministres, et plus particulièrement à Son Altesse Emin-es-Sultan, le grand-vizir, M. Paulze- d'Ivoy a rendu un grand service à ma mission.
Il m'est impossible de remercier chacune des personnes qui, de Téhéran, ont bien voulu s'intéressera mes études. J'exprimerai donc d'une manière générale ma reconnais- sance en disant que Sa Majesté le Shah a protégé ma mis- sion de tout son pouvoir, et que s'il nous est arrivé parfois de rencontrer de réelles difficultés de la part des populations.
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 7
c'est que nous sommes allés visiter des montagnes ob per- sonne ne va jamais, près des frontières, et, comme disent les Persans eux-mêmes, c dans des pays où Dieu lui-même est à peine connu ».
C'est à Téhéran que je me suis procuré les chevaux et les mulets nécessaires à notre voyage; que j'ai pris mes domes- tiques indigènes etque j'ai terminémes derniers préparatifs
s 'VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
Mon bagage avait été fait en France, en prévision d'un voyage de huit centsjours. J'avais dès longtemps étudié mon itinéraire et, je dois le dire, rien n'a fait défaut dans mon projet.
A Téhéran, j'ai divisé ce bagage en deux parties; Tune Je l'ai prise avec moi; l'autre, je l'ai envoyée à Tauris, où je devais la retrouver en 1890.
Les derniers préparatifs faits, nous quittions Téhéran le 23 novembre 1889, pour nous rendre dans la vallée du Lar, par la ville de Démavend et le col d'Imamzada-Hachim; puis, nous nous arrêtions quelques jours&Rehné, au pied du Démavend, montagne de 6,080 mètres, dont, le 3 décembre, je tentais l'ascension. Arrêté, à 5,700 mètres d'altitude, par nn froid de 30"* au-dessous de zéro et par des émanations sulfureuses, j'ai eu le regret de ne pouvoir visiter le cratère. Mais cette excursion m'a permis de faire une étude topo- graphique et géologique très détaillée de ce colosse.
Après avoir visité les environs de Vahné, leurs mines et leurs sites sauvages, nous avons descendu la vallée du Lar jusqu'à Amol. Nous entrions dans la plaine basse du Mazan- déran, au milieu des marais et des rizières.
D'Amol nous nous sommes rendus à Asteràbâd, en visi- tant sur notre passage Barfrouch, Sari, Achraf, et en fai- sant un grand nombre de crochets, afin de mieux voir le pays et de trouver, s'il était possible, un chemin moins dif- ficile que le marécage plein de pierres, dit « route de Chah Abbas >, par lequel nos tcharvadars prétendaient nous conduire.
Ce voyage, très long, était d'autant plus pénible que, pas- sant des journées entières dans des marais, au milieu des fondrières et trempés de pluie, nous en étions au début de notre exploration et pat suite pas encore aguerris contre les intempéries.
TOTAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 9
A Asteràbâd, nous avons été fort bien reçus par le gou- yemeur Yali-Khan-Serdar, par le gérant du consulat de Russie, M. Lawitzki, et par un très aimable homme, le prince Yachinadzé, employé du télégraphe russe, qui, mal- gré quatorze années passées au milieu des Turcomans de la steppe, n'en est pas moins resté un bon Géorgien, gai et hos- pitalier.
Notre séjour à Asteràbâd s'est prolongé un mois, pendant lequel nous avons vu la steppe et les Turcomans et nous avons pratiqué des fouilles ; puis, reprenant le chemin du Mazandéran, nous avons, cette fois, laissé à gauche la route de Ghah-Abbas pour prendre le rivage de la Mer Caspienne et Je suivre jusqu'au Ghilan.
Pendant nos arrêts fréquents, nous nous avancions dans l'intérieur des terres aussi souvent que nous le permettaient les marécages de la côte, afin d'étudier les populations les plus éloignées de toute influence étrangère.
A coup sûr, la route par les sables est la meilleure pour traverser dans toute sa longueur la plaine basse du sud de la Mer Caspienne, mais elle a de très graves inconvénients. Les cours d'eau qui se jettent à la mer sont nombreux; il est nécessaire de les traverser à gué et, lorsqu'ils sont pro- fonds, d'aller dans la mer chercher la barre. S*il fait alors da vent, on est exposé aux vagues. *
Après avoir longé le Mazandéran, vh Ferhâbâd, Mesched- r-Seret Aliâbâd,nous sommes enfin arrivés à Tunékaboun, où nous avons été forcés de nous arrêter quelques jours; nos bêtes étaient exténuées, les étapes avaient été longues, et |Don secrétaire indigène mettait le plus souvent possible dans sa poche l'argent destiné à leur nourriture.
Heureusement nous trouvions là trois Grecs : MM. Rous- sis, Kyriakos et Léonidas, venus dans le pays pour exploiter les forêts de buis, et grâce à nos hôtes nous réta- blissions nos montures et visitions ce ravissant pays jusque dans ses moindres détailla.
10 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
En quittant Tunékaboun^ nous sommes entrés dans le Ghilan, pays bien plus civilisé que le Mazandéran, et après avoir passé en bateau le Kizil-Ouzen, nous arrivions à Recht, chez nos amis de l'année précédente, M. et Mme PakitonolT.
Notre deuxième séjour à Recht n'a été que de quatre jours, après quoi nous nous sommes remis en route pour nous rendre au Taliche en contournant le Mourd-âb, puis en suivant la plage.
C'est par Astara que nous avons quitté le territoire persan pour entrer en Russie.
La frontière n'est qu'à une journée de marche de la ville de Lenkorân, charmant petit port perdu dans le feuillage, où nous attendait le plus gracieux accueil des autorités russes etplus particulièrement du prince et de la princesse Géorgiadzé.
N'ayant pu fouiller à mon gré sur le sol persan, j'espérais employer dans le Taliche russe la meilleure partie de l'été à explorer les montagnes. Toutefois,^ avant de pénétrer dans l'intérieur, j'eus soin d'explorer en détail toute la côte ainsi que l'île Sari, située à quelque distance, dans la Mer Caspienne.
Cette première étude, qui ne me fournit aucun résultat archéologique, me permit du moins de . me rendre un compte exact des empiétements de la terre sur la Caspienne à l'embouchure de la Koura et de l'Araxe réunis. La mission quitta alors la plaine pour remonter les vallées du Taliche.
Au début, mes recherches furent infructueuses. Il était, en effet, très difficile de trouver les premières sépultures alors que je n'avais pour tout guide que les textes des auteurs anciens sur les usages funéraires des indigènes de l'anti- quité. Enfin, après mille détours au milieu des forêts, je dé- couvris au lieu dit Kravéladi une véritable nécropole de dolmens. Cette trouvaille en elle-même ne présentait guère d'intérêt : toutes les tombes avaient été spoliées, mais du moins elle me permettait de mieux expliquer aux gens du
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. il
pays quel était le but de mes recherches et de comprendre moi-même dans quel sens je devais les diriger.
Gomme je l'ai dit plus haut, je n'avais plus d'interprète^ mais les Tâliches comprennent presque tous le turc ou le persan, de sorte qu'en peu de temps j'eus mis au courant cinq ou six bons limiers qui parcouraient le pays à la re- cherche des tombeaux. Je n'ai jamais eu qu'à me louer de mes relations avec les Tâliches ; c'est un peuple doux, très docile, et dont j'ai tiré le meilleur parti dans mes travaux, n faut dire toutefois qu'au début il leur répugnait de fouiller des tombes; mais de bonnes explications appuyées de ca- deaux les décidèrent, c Pourquoi ne pas violer ces sépul«- tures, se disent-ils enfin; ce ne sont pas des restes de vrais croyants, mais bien d'affreux païens et ça nous rapporte de bons roubles. »
Pendant deux mois j'ai visité les montagnes du Lenkor^n, parcourant tous les sentiers et vérifiant toutes les assertions de mes chasseurs. J'ai successivement fouillé les nécropoles de Kravéladî, Hovil, Véri, Mistaïl, Djonu, Tulu, Hivéri, etc., dans lesquelles deux cent vingt tombeaux ont été visités. Au moment où mes fouilles prenaient leur plus grand dé- veloppement, je les voyais arrêtées par l'administration russe, un oukase de l'empereur interdisant aux personnes étrangères à la Société archéologique de Russie de fouiller dans son territoire. Mes recherches, déjà fort avancées, eussent été très complètes s'il m'avait été possible d'y con- sacrer encore quelques mois, aussi ai-je tout tenté pour obtenir les autorisations qui m'étaient nécessaires.
De retour à Lenkoràn j'ai passé huit jours à échanger des télégrammes avec l'ambassade de France à Saint-Pétersbourg. Rien n'était possible, paraît-il, car non seulement il me fut interdit de reprendre mes travaux, mais, de plus, mes col- lections furent saisies, et ce n'est qu'après de longs pouiv parlers diplomatiques qu'elles sont enfin parvenues à Paris.
Il ne m'était donc plus utile de rester au Lenkoràn, mais
12 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
j'avais encore quelque espoir de recevoir dans le Qara- bagh les permissions que je sollicitais du gouvernement russe. Si elles me parvenaient, je comptais recommencer mes recherches dans cette région et dans la vallée de l'Araxe. C'est pourquoi la mission quitta Lenkorân dans les premiers jours de juillet pour se diriger vers TAraxe. Le chemin qu'elle suivit traverse dans toute sa longueur le Len- korân entre la plaine de Moûghân à Bélasou-var et atteint le fleuve à Karadoni. Les chaleurs étaient extrêmes, aussi voyagions-nous de nuit; de plus, la plaine de Moughàn jouissant d'une très mauvaise réputation d'insécurité, j'avais été abandonné de tous mes gens et, pour traverser ce désert de 70 kilomètres de large, nous étions seuls. L'expédition ne comptait plus que Mme de Morgan et moi, Pierre Yaslin et notre cuisinier, auquel, fort heureusement, je devais de l'ar- gent et qui suivait son payement.
Pendant six jours et six nuits, nous avons fait nous-mêmes le métier de tcharvadars, soignant les animaux, les char- geant et surveillant leur marche; enfin nous sommes arrivés exténués sur les bords du fleuve. A Karadoni j'ai recruté deux paysans qui nous ont servi de muletiers, et après avoir traversé l'Araxe, nous sommes entrés dans les montagnes.
Cette partie de la vallée de l'Araxe est très dangereuse à parcourir en été ; remplie de serpents et de scorpions, elle est, de plus, infestée de brigands et de contrebandiers ; aussi les nombreux postes de cosaques qui la gardent sont-ils fort occupés et presque journellement font-ils le coup de feu avec les Kizil-bach, ou c têtes rouges 2>, ainsi nommés à cause de la teinture qu'emploient les Persans pour rougir leur barbe. Dès mon arrivée au premier poste militaire, j'avais présenté mes lettres de Tiflis aux officiers, qui nous ont fait accom- pagner par des cosaques de poste en poste. Partout nous avons reçu Taccueil le plus cordial. , Parvenus à Choucha, nous nous y reposions quelque temps. et j'y recevais la nouvelle que ma demande au sujet
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. i3
des fouilles était rejetée. Ma caravane était alors dans le plus pitoyable état; les mulets, fatigués par la chaleur et par les très longues étapes, étaient tous blessés par leur bât ; nos chevaux eux-mêmes n*en pouvaient plus. Quant à nous, nous étions fort aises de trouver un peu de repos.
Ne pouvant fouiller sur le territoire russe, mon séjour y devenait inutile; aussi mon parti fut-il vite pris de me rendre à Tauris afin de m'y entendre avec notre consul en vue d'explorer le Kurdistan d'Azerbeidjan.
DeChoucha, la mission partit par la route dite des con- trebandiers, qui, traversant l'Araxe sur le pont de Khoudâ- férin, coupe la Qara-dagh et passe à l'ouest d'Ahar. Après avoir traversé le fleuve et laissé nos cosaques, nous avons pendant un jour et demi longé la rive droite de l'Araxe, visitant des villages abandonnés en été et livrés aux fièvres et aux moustiques ; enfin nous avons commencé à gravir les pentes des montagnes. Dans ces vallées sauvages sont quelques villages de contrebandiers plus hostiles aux Euro- péens les uns que les autres, et sur les sommets les plus inaccessibles sont des véritables tribus d' « outlaws :» com- posées de criminels et de brigands de toutes les races ; ils vivent là, à l'abri de la police persane, avec leurs chevaux, leurs femmes et leurs enfants.
C'est au coucher du soleil, au milieu d'un brouillard intense, que notre caravane est arrivée au milieu de ces brigands. A peine nous eurent-ils vus que les hommes s'ap- prochèrent armés jusqu'aux dents, pendant que les femmes pliaient rapidement les tentes en forme de parapluies et chargeaient sur les chevaux le modeste avoir du ménage. Peu faciles au début, nos relations avec ces nomades de- vinrent rapidement cordiales quand ils apprirent que nous n'étions ni Russes ni Persans , que nous venions du Pràn- kistân, et que bien certainement nous leur laisserions un souvenir de notre passage. Ces brigands sont extrêmement redoutés daps l'Azerbeidjan; ils commettent sans cesse des
4J VOYAGE EN PERSE ET DAKS LE
ravais encore :^^^^^^J;^ bagh les permissions que je russe. Si elles me parrenaient, e ;r recherches dans c^e^^^r
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M. R. de Balloy
hélait informé de
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et m'avait chaude-
,,esdel'Azerbeidjan.
. par Son Altesse Im-
Mlesse l'Émir Ni^am,
,.beidjan,parSonExcel-
inentgouvemeuràTaucs,
- pays, nous avons pas^
..inent délicieux. ^ est^ ..rachoisiuncoloneldart^^
\. néréstrinations futures.
T n!it?venu avec nous ^^'"'rimedeîSans, instruit
asagesdupaysaP .^^^^^.^„.
^TAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 15
'^ rinstpuction publique a bien voulu, sur
-^ le colonel Âbdi-Khan Officier d'Aca-
mon retour à Paris, je lui ai envoyé
inscription : « Souvenir du Kurdistan
0-1891. » J'espère que ces souvenirs lui
aauvais jours et je lui souhaite de n'avoir
rop souvent dans les pays sauvages où il a
i bien.
^Tauris, la mission s'est avancée vers le sud,
. le lac d'Ourmiah, afin de gagner le Kurdistan
, en visitant sur la route Maragha et ses anciens
its musulmans.
à Miân-do-âb que commencent les tribus kurdes; rs jusqu'à la fin de notre voyage, nous vivrons toujours iiiilieu de ces peuples sauvages. J'avoue que ce n'a pas .e sans un certain recueillement que j'ai franchi la rivière frontière; j'avais présents devant les yeux les difficultés et les dangers que nous allions afironter. Je pesais nos chances ionnes et mauvaises, et c'est en connaissance de cause que j*ai abordé le premier village kurde, soutenu et encouragé par cette confiance que j'ai dans le sort: « Je m'en tirerai bien, me suis-je dit,je suis toujours sorti des mauvais pas. > Certes, l'accueil qui nous attendait à Saoudj-Boulagh, chef* liea de cette petite province, n'était pas fait pour nous in- spirer des Craintes pour l'avenir; mais je savais fort bien que le district de Moukri est, de tout le Kurdistan, le plus civilisé, et que Seïf-Eddin-Khan était le plus aimable et le plus hospitalier des Kurdes. Seïf-Eddin-Khan-Serdar, fils de l'ancien gouverneur de l'Azerbeidjan du môme nom, était le descendant des valis de Moukri et, par suite, avait une autorité incontestée sur les diverses tribus. Malheureu- sement, peu après notre départ de Moukri, la mort est venue enlever, à 29 ans, cet homme énergique et savant, privant la Perse d'une intelligence d'élite. Notre premier soin fut de visiter les parties du Moukri
16 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN,
habitées par les Kurdes sédentaires, puis nous sommes entrés dans la vallée du Kialvi (petit Zâb), où les tribus ma- mèches, mêfïghoures, des Bask-i-Kolossa, etc., sont en guerre perpétuelle les unes contre les autres.
C'est pendant cette campagne que nous sommes allés au col de Kèl-é-chin estamper les inscriptions delà stèle assy- rienne dont Texistence avait été signalée par Rawlinson; puis, descendant la haute vallée du petit Zâb, nous sommes arrivés à Serdècht, gros village perdu dans la montagne ei dont le gouvernement était confié au général Ferrouk Khan, un ancien Saint-Gyrienl En quittant Moukri, nous somoies rentrés dans la vallée du Tataou, en passant par Bané et Sakkiz, mais ces districts n'étaient plus sous l'autorité de Seïf-Eddin-Khan ; ils faisaient partie de la province de Sihtiè: aussi avons-nous été fort mal reçus par la popu- lation. Les Kurdes se montraient là avec leur naturel sau- vage et à deux reprisés ils ont tenté de m'assassiner. De retour dans Moukri, je laissais Mme de Morgan et toute notre caravane dans le château fort de Serdarâbâd, que mon ami Seïf-Eddin-Khan avait gracieusement mis à notre disposition, et je me rendais en tchapari à Tauris, afin d'y régler certaines questions relatives à la suite de ma mission. Nous devions, en effet, quitter TAzerbeidjan pour nous rendre à Hamadan par Sibné, et les lettres dont j'étais porteur n'avaient plus d'efficacité dans ces pays.
Le 20 novembre au matin nous quittions Serdarâbâd. Il neigeait et nous venions d'apprendre la mort de notre pau- vre ami Seïf-Eddin-Khan.
De Serdarâbâd à Sihné la route suit, à 2,300 mètres envi- ron d'altitude, les hauts plateaux du Kizil-Ouzen. Nous voyagions dans la neige, forcés de prendre asile pour la nuit dans des maisons kurdes pleines de vermine, et de partager l'existence de ces sauvages. Deux choses me font horreur quand je pense à cette affreuse traversée des pla* teaux : la nuit passée au village de Tchoban-Kéré, privés
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de nos bagages par suite d'une erreur de nos muletiers et forcés, pour ne pas mourir de froid, de nous entasser, avec les hommes et les femmes kurdes, autour du koursi qui réchauffait toute la famille, et la nuit passée à Kilakan, dans une hutte ouverte à tous les vents, quand, à 6 heures du soir, le thermomètre marquait iV au-dessous de zéro.
Nous espérions trouver bon gîte à Sihné ; malheureuse- ment nous comptions sans la population, qui, comme bien- v^iue, nous hua, nous lançant des pierres et des ordures.
Naturellement notre séjour dans cette ville inhospitalière ne fuï pas de longue durée. Nous reprenions vite le chemin du froid pour arriver à Hamadan le plus tôt possible. Mon désir était, après avoir passé quelques jours à visiter l'em- placement de l'antique Ecbatane, de gagner Kirmanchahan, pois Zohâb, afin d'y attendre, dans un climat moins rigou- reux, la fin de l'hiver; mais j'avais compté sans les difficultés, parfois insurmontables, qu'on rencontre en Perse dans les voyages d'hiver.
Au moment où^ après avoir visité les ruines informes de la capitale des Mèdes, nous nous disposions à partir, la neige tomba de nouveau et force nous fut de passer dans notre caravansérail la journée du l*'^ janvier.
Il était tombé tant de neige que j'en mesurai 1 m. 60 dans la plaine des environs de Hamadan, les caravanes ne quittaient plus la ville, et un khan, plus pressé que les autres, s'étant aventuré, perdit en route^ à 6 kilomètres de la ville, sa femme, sa fille, deux de ses domestiques et plusieurs chevaux. C'est le lendemain de cet accident que nous nous mettions en route. Quelques tcharvadars étaient partis le matin, nous suivions leurs traces; le temps, devenu très clair, annonçait plusieurs journées favorables : il était in- dispensable d*en profiter. Enfin, après mille tourments et de véritables batailles pour la possession du sentier, nous arrivions, en quelques jours, à Asadàbâd, où nous étions fort mal reçus. Le colonel Abdi-Khan conserve probablement
soc. DE 6É06R. — 1** TRIMBSTRE 1893. XIV. — 2
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encore le poignard d'un homme qui voulait le frapper dans ce village.
D'Asadàbâd nous nous rendions à Kirmanchaban, visi- tant sur notre passage Dinâver, Kenghàver et Bisoutoun. Là, nous étions reçus par le mir-é-pendj Ëssàm-el-Moulk, alors gouverneur de la province et nous nous arrêtions quelque temps afin d'étudier les environs. Six jours nous sufûrent alors pour gagner Zohàb, en passant par Kérind et les portes du Zagros.
La veille de notre arrivée à Ser-i-Poul nous quittions les neiges au-dessus de Tagh-é-Ghirra, pour entrer dans le prin- temps et les fleurs. Nous avions supporté l'hiver pendant quatre mois, voyageant et travaillant autant que les cir- constances nous le permettaient, mais sans jamais perdre courage et nous arrêter pour hiverner. Après de telles souf- frances, le séjour à Zohâb était plus enchanteur encore; nous ne pouvions nous rassasier de la vue des arbres en feuilles, des orangers et des dattiers.
Les populations dangereuses de la frontière turque nous préoccupaient peu; nous étions heureux de vivre au soleil et de ne plus fouler la neige.
Pendant le cours de cette expédition, nous avons par- couru les moindres recoins des contreforts du Zagros, et toute la plaine voisine de la Turquie. Avec quelle ardeur nous faisions des plans, des photographies, des estampa- ges! Bien qu* ayant visité en hiver la route du Zagros, je m'étais parfaitement rendu compte de sa valeur comme voie de pénétration dans le plateau persan, mais aussi j'avais compris qu'elle n'était qu'un chemin bien détourné pour les armées assyriennes marchant de Mésopotamie vers le haut Élaip, et c'est l'étude de cette autre route que je com- prenais devoir exister qui me conduisit dans le pays des Kur- des Kialhours. Après avoir visité ces montagnes dont les no- mades sont fort hospitaliers, nous traversions une seconde fois. Kirmancbahan pour reprendre le Gamas-àb au point
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oà il était marqué en points sur les cartes. Je pensais trouver, en suivant le cours de cette rivière, un chemin Tenant s'embrancher sur celui de Babylone à Ecbatane par le Zagros et donnant accès dans le haut Élam. Mais je me heurtai à d'insurmontables difficultés naturelles, et dus faire de grands détours pour passer les gorges. Dès lors^ la mission descendit lentement le cours du Gamas-âb jus- qu'aux ruines de Ghirvan, au point oti cette rivière change de nom pour porter celui de Sein-Mèrrè. Sur la route étaient de nombreuses raines ; j'en fis l'étude chaque fois que le pays était désert ou que les tribus n'étaient pas trop mal- veillantes. Les Kurdes n'osaient pas nous attaquer de front, ils nous savaient bien armés et décidés à défbndre notre vie; mais peu s'en fallut qu'au sud de Houleilah nous tom- bions dans une embuscade où la mission tout entière au- rait été massacrée.
Un peu plus au nord, mes cavaliers avaient tué un indi- gène; depuis lors nous ne quittions plus nos armes, et bien nous en prit, car j'ai su plus tard que notre attitude avait fait hésiter les nomades de BallawaRoud et nous avait sauvé la vie.
Enfin, nous arrivions aux ruines de Ghirvan, près d'un camp de nomades du Yali, où nous étions bien reçus.
Ces Kurdes, apprenant que nous nous rendions chez leur chef Hussein-Kouli-Khan et ne sachant pas dans quelles conditions nous entrions dans le Pouchl-é-Kouh n'osèrent pas nous refuser l'hospitalité.
En quittant les pays persans, je n'avais dit à personne que je comptais visiter le Poucht-é-Kouh ; on eût cherché à m'en dissuader ou, qui pis est, à m'en empêcher. G'est donc sans m'être annoncé et sans introduction pour le grand chef que je me rendais chez lui. Hussein-Kouli-Khan, vali du Poucht-é-Kouh, est un petit souverain ; maître ab- solu dans ses montagnes, il est, en paroles, plein d'égards pour les Persans, mais il ne désire pas les voir venir chez
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lui, pas plus d'ailleurs que les Européens. Il ne veut pas qu'on trouble sa quiétude.
Quelques mois avant notre visite au vali, un commer- çant suisse de Bagdad, protégé français, avait élé assassiné par les nomades; aussi étais-je fort inquiet sur l'accueil qui me serait fait par ce potentat; mais la visite du Poucht-é- Koub présentait, au point de vue scientifique, un intérêt considérable ; il était donc indispensable qu'elle eût lieu.
C'est dans ces dispositions d'esprit que je me trouvais lorsque, quittant Gbirvan, nous avons traversé le Kébir- Koub (la grande montagne) pour entrer dans la vallée de l'Aftâb-Roud. Deux jours après nous étions dans la ville de tentes du vali, auquel, suivant la coutume, je députai le colonel Abdi-Kban pour lui présenter mes salams. L'accueil ne fut pas cbaud au début, mais peu à peu je devins l'ami du vieillard, en l'éclairant de mes conseils sur des canaux d'irrigation qu'il comptait créer dans ses basses terres. Dé-« sormais, le Poucbt-é-Kouh nous était ouvert et le vali nous offrait l'bospitalité la plus généreuse. J'espère ne pas avoir abusé de la gracieuseté de mon h6te; dans tous les cas, j'en ai largement usé, et pendant près d'un mois j'ai par- couru le pays, me faisant montrer tout ce qu'il renfermait de curieux.
Je désirais visiter aussi le sud des montagnes, mais le vali s'y opposa, c Faites-moi l'amitié de ne pas désirer ce voyage, me dit-il; de ce côté je suis en guerre avec les Arabes Beni-Lâm, et je ne puis répondre de votre sécurité; vous êtes certains de n'en pas revenir. » Devant une défense aussi aimablement exprimée, et surtout devant de sembla- bles raisons, je n'avais qu'à m'incliner. Je passai de nouveau Kébir-Koub, explorai la vallée du Seîn-Mèrrè et entrai dans le Louristan, cbez les Feîli, pour atteindre Kborre- màbàd.
De la vallée du Seïn-Mèrrè à Kborremâbàd la route est difficile et dangereuse; la majeure partie est déserte, et les
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rares habitants qu'on rencontre sont très hostiles aux étran- gers.
Nous avons mis quinze jours environ pour traverser ces solitudes; d'une part, j'étais retardé par mes études géolo- giques, et de l'autre j'avais perdu en route plusieurs bêtes; bien que nos chevaux de selle fussent eux-mêmes chargés de nos bagages, nos malheureux animaux étaient dans un tel état d'épuisement que nous faisions de très petites étapes. D'ailleurs les chaleurs commençaient à se faire sen- tir, et devant faire à pied le chemin, nous nous fatiguions -vite* A Khorremâbâd, où la mission s'est arrrêtée quatre jours, j'ai complété mes- notes et mis mes cartes au cou- rant. Il était indispensable d'accorder du repos à nos bêtes, qui, pendant deux mois, n'avaient eu pour toute nourri- ture que l'herbe que nous trouvions sur notre chemin.
De Khorremâbàd nous nous sommes rendus directement à Boaroudjird par le Hô-Roud; le chemin, qui, huit jours auparavant, était coupé par des tribus pillardes, se trouvait libre depuis une exécution terrible que venait de faire le gouverneur de la province, le marédial Seïf-el-Moulk. Seize hommes choisis parmi les notables de ces tribus avaient eu le poignet droit coupé; ils étaient morts ex- sangues; deux autres avaient été fusillés sur place. Cet exemple avait pacifié la vallée du Hô-Roud. Bouroudjird, situé en dehors du Louristan, est la capitale d'un pays comprenant les vallées très feiiiles situées entre l'Elvend et Kengâver d'une part et Sultanàbâd de l'autre.
Ces régions, qui jadis comme aujourd'hui encore formaient un centre très peuplé, réclamaient une étude détaillée ; aussi ai-je passé deux mois environ à les visiter.
De Bouroudjird nous sommes allés à Dôouletâbâd et, de là à Touî-SIrkan afin d'y visiter les ruines des villes antiques situées au pied méridional de l'Elvend.
Notre voyage au milieu de ces restes de l'antiquité eût été beaucoup plus intéressant si nous ne nous étions trouvés au.
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milieu de populations très mal disposées. Leur gouverneur, homme chétif et sans valeur, n'ayant pas la force de les maintenir, nous avons été attaqués par la population de Roû-i-Delàver avec une telle violence que c'est tout au plus si j'ai pu empêcher le colonel Abdi-Khan, Pierre Vaslin et mes domestiques indigènes, qui avaient été plus ou moins blessés, de faire une hécatombe des assaillants en tirant à coups de carabines dans le tas. Quelques jours après, je me suis plaint télégraphiquement à Téhéran de cette at- taque, et d'après la réponse qui m'a été faite par Son Al- tesse Emin-es-Sultan, le grand vizir, justice a été faite de ces bandits.
A Néh&vend, où nous nous sommes rendus ensuite, la population ne s'est guère montrée plus hospitalière et, bien que nous fussions campés fort loin de la ville, venait nous insulter dans notre campement. Le plus curieux est que les plus acharnés étaient des fonctionnaires du gouver- nement, employés de la douane et autres. Enfin, nous quit- tions cette ville pour retourner à Bouroudjird, où j'espérais trouver le gouverneur afin de m'entendre avec lui avant d'entrer dans le Louristan des Baktyaris. Comme on peut le voir sur les cartes, la rivière qui prend sa source près de Bouroudjird traverse dans toute sa largeur la chaîne loure pour venir à Dizfoul sous le nom d'Ab-é-Diz. Mon projet était de descendre ce cours d'eau en relevant son lit et d'arriver ainsi dans l'Arabistan.
Malheureusement, comme on le verra, j'ai rencontré de telles difficultés que j'ai dû renoncer à mon entreprise. SeIf-el-Moulk,émir-khan-serdar, n'était pas à Bouroudjird; il avait dû se porter au sud, près d'Aliabâd, avec sa petite armée de six cents hommes, afin de punir le brigandage d'un chef loure. C'est à son camp que je dus aller pour le voir et je le trouvai cerné par les nomades révoltés et dans une situation très précaire. Naturellement, il fit bonne mine quand j'arrivai dans son camp et m'offrit une hospi-
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talîlé très cordiale, mais il eut grand tort de ne pas me renseigner mieux sur la situation et de me donner des ordres écrits pour tous les chefs loures de la montagne, pour ceux mêmes qui le tenaient en échec. Cette faute a failli causer la perte de la mission.
Toutefois je marchai avec une grande prudence et, avant d'entrer dans les pays inconnus, je fis Tascension du pic neigeux d'Ochtorân-Kouh (4,800 mètres), afin de me rendre compte cle la nature du pays dans lequel nous allions pénétrer.
En quittant Ochtorân-Kouh, nous nous rendîmes à Bah- rein, petit village situé à l'entrée des gorges. D'après les renseignements que je pris, je vis qu'on ne pouvait suivre la branche septentrionale de l'Ab-é-Diz. Je résolus d'aller chercher l'autre, celle du sud, qui, passant entre Kalian- Koah et Zerd-é-Kouh, se rend également à Dizfoul. Le sen- tier que nous suivîmes passe entre deux plis des chaînes co- lossales du Louristan, au pied occidental d'Ochtorân-Kouh, par le lac Gahar. Sur cette route longue et difficile, les Hadjivends nous attaquèrent à plusieurs reprises. Enfin, après cinq journées passées au milieu des rochers et des précipices, nous arrivions chez [Aslan-Khan, le chef pour lequel nous avions des lettres. La réception fut plus que froide; le khan, sorte de brute plus barbare que les ours de ses forêts, nous déclara que le shah et le gouverneur n^avaient rien à voir dans son domaine, les chargea d'in- jures et nous déclara que les routes étaient trop mauvaises, que nous ne passerions pas, qu'il ne répondait pas de nous. Cette explication fut renforcée, le soir même, par une at- taque de la part des gens du khan et force nous fut de re- culer. Nos bagages tentaient ce bandit et à peine l'avions- nons quitté que, de nouveau, nous étions attaqués. Ces premières attaques n'étaient qu'une alerte; les Lours nous avaient vus bien armés, mais, d'après le rapport de mes gens, nous devions nous attendre à un assaut très vigoureux
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pour le lendemain. Aussi ^vons-nous, à marches forcées, gagné les forêts. Privés de guides, perdus dans un chaos de ravins boisés et d'infranchissables montagnes, marchant sans cesse dans des sentiers d'ours, nous avons fait bien des étapes avant de retrouver une autre tribu. Nous évitions autant que possible tout contact avec les no- mades; s'exposer à des difficultés et accepter un combat eût été tout perdre. Aussi avons«nous toujours recherché les vallées désertes ou les forêts pour y dresser notre camp. Certainement cet isolement avait une grande poésie et, malgré nos inquiétudes, nous jouissions de la nature vierge. Mais, pour notre caravane et pour nous, les provi- sions faisaient défaut, et quand la pêche ou la chasse n'étaient pas fructueuses, les repas étaient fort modestes.
Enfin nous arrivions chez un autre chef, Aîa-Khan, sur lequel j'avais de bons renseignements et qui devait nous aider. Amère illusion ! Il nous reçut presque aussi mal qu'Aslan-Khan, et force nous fut de traverser la rivière de Bahrein au lieu dit Top-é-Kazab pour rentrer dans le Lou- ristan des Feîlis, chez les Seghvends. Dans cette tribu, nous fûmes moins mal reçus ; aussi, désireux de prendre un peu de repos, nous arrêtâmes-nous plusieurs jours au pied d'Hachtad-Pahlou-Kouh. Oubliant toute préoccupation, tous travaux, tous les dangers passés et à venir, nous avons con- sacré cinq jours à chasser, uniquement à nous distraire; c'était la première fois, depuis le début du voyage, que je jn'arrêtais pour notre plaisir. Mais le pays était si giboyeux, jios bêtes étaient si fatiguées, nous-mêmes étions si las d'une vie errante et de perpétuelles alertes, que nous avions un vrai besoin de repos, sinon pour le corps, car aucune fatigue ne nous atteignait plus, mais du moins pour l'esprit.
Nos chasses furent admirables, au milieu d'un gibier abondant. Mme de Morgan abattit d*un coup de carabine un superbe sanglier qui fuyait au galop à 150 mètres d'elle environ.
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Reprenant son allure ordinaire, la mission quitta Hach- tad-Pahloû-Kouh pour entrer chez les Lours Dirckvends, nomades peu avenants que nous quittâmes avec plaisir pour entrer dans les ghermasir^ c'est-à-dire dans les pâtu- ragesy chauds et déserts à cette époque de l'année. Puisque la route par l'Ab-é-Diz nous était fermée, j'avais résolu de rejoindre le Seïn-Mèrrè à Poul-é-6âmichàn, point où nous l'avions quitté en sortant du Poucht-é-Kouh.
Nous étions alors à la fin du mois de juillet; les gher- masir étaient abandonnés.
Nous voyagions dans un désert; mais quelle épouvantable chaleur dans ces gorges étroites, au 33** de latitude, :\ 400 mètres seulement d'altitude I Je croyais avoir jadis supporté, en Arabie et aux Indes, les plus fortes températures; je m'étais grandement trompé, car elles n'étaient rien à côté des 56* à l'ombre que nous avions tous les jours entre Poul-é-Gâmichàn et Dizfoul. Nous n'avions plus la force de nous mouvoir, et quand, dans les passages difficiles, nous devions faire à pied quelques kilomètres, c'était un vrai martyre.
EnfinnousarrivionsàDizfoulet, àGhouchter,nous passions environ trois semaines à visiter jusqu'à la Kerkha les envi- rons de ces villes, puis descendant le Kàroun par Ahwaz et El Mohammereh, nous arrivions à Bendir-Bouchir pour nous embarquer pour l'Egypte sur un bateau anglais chargé de dattes.
Nous étions à Paris le l**" octobre 1891, heureux d'avoir fait ce voyage, mais plus contents encore de l'avoir terminé et nous demandant si nous aurions le courage de le recom- mencer.
La distance parcourue par la mission est d'une évalua- tion très difficile, nous avons fait tant de détours et de cro- chets, j'ai moi-même fait un si grand nombre de courses accessoires quand notre caravane était arrêtée !
Plusieurs fois j'ai fait le calcul de notre itinéraire. J'en ai
V
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trouvé toujours lalonguear entre 19,000 et 21 ,000 kilomètres. C'est pourquoi je me suis arrêté au nombre de 20,000 qui, à coup sûr, est plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Un chien de chasse {irish setter) du nom de Tobie, qui a fait avec nous tout le voyage, est revenu en France.
Ce total nous eût donné une moyenne de 25 kilomètres par jour si nous avions voyagé sans nous arrêter; mais nous avons rarement parcouru moins de 40 kilomètres en une journée et nous ne devons pas compter plus d'un jour d'arrêt sur trois. D'ailleurs la distance kilométrique par- courue par la mission est une question secondaire; souvent même ai-je regretté qu'en Perse les distances fussent si considérables et les points intéressants si éloignés les uns des autres. Que diraient la plupart des voyageurs en Europe s'il leur fallait faire un voyage de huit jours k cheval pour aller vérifier un renseignement souvent erroné ! Et cepen- dant ce mécompte nous est arrivé bien souvent.
Dans les lignes qui précèdent, j'ai remercié le gouver- nement persan de sa bienveillance à l'égard de ma mission; j'ai dit combien j'étais reconnaissant à M. de Balloy du dévouement qu'il nous avait témoigné; mais je ne l'ai pas fait assez vivement, car en cent occasions son inter- vention nous a sauvé la vie. Qu'il sache bien que nous ne l'oublierons jamais !
Pour mes études géographiques, afin de rendre mon tra- vail plus facile à consulter, je ferai un premier chapitre sur la structure générale de la Perse, exposant sa situation géographique vis-à-vis des autres contrées de l'Asie anté- rieure, puis je décrirai successivement les diverses provinces traversées par mon itinéraire, m'abstenant de parler de celles que je ne connais pas de visu.
Dans mes descriptions des provinces, je suivrai toujours la même méthode et le même ordre, passant successivement de la géographie physique aux recherches minérales, à la flore et à la faune ; puis je parlerai des peuples qui les habi-
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tent, de leurs mœurs, de leurs coutumes, des monuments les plus intéressants, m'attachant le plus possible à mettre en note les renseignements d'un ordre secondaire, qu'ils soient inédits ou déjà publiés dans d'autres ouvrages.
Les illustrations sont toutes tirées des collections de pho- tographies (il a été exéculé par la mission six cent vingt photographies) faites et développées en voyage. Il en est de même pour les cartes, qui toutes ont été dressées par moi- même. D'ailleurs je signalerai dans chaque cas les sources des documents qui ne me sont pas personnels, afin de per- mettre au lecteur une vérification facile. Sans parler des plans de détail dressés au cours de la mission, je m'éten- drai plus longuement sur les trois grandes cartes qui forment les principaux résultats géographiques de ma mission et sur les méthodes employées pour les relever.
l"" Carte des rives méridionales de la mer Caspienne. — Minute au 1/250,000, comprenant les provinces d'Asterâbàd, du Mazandéran, du Ghilan et du Taliche. Dans ce travail, le littoral caspien ayant été précédemment relevé, je m'en suis servi pour y rattacher, au moyen du théodolite et de la boussole, les points de l'intérieur du pays. Les détails ont été, pour la plupart, relevés à la boussole en mesurant les distances au pas ou au podomètre.
2» Carte du Kurdistan de Moukri. — Minute au 1/250,000.
Des mesures effectuées par les officiers persans entre Ma- ragha, Miandoâb et la presqu'île Ghâhou m'ont tenu lieu de base, que j'ai transportée au théodolite jusqu'à Serdecht, en suivant deux voies, celle de l'est et celle de l'ouest, afin d'obtenir une vérification de mes calculs. Seuls, les grands triangles ont été calculés; les autres ont été établis graphi- quement, les levés de détail ont été faits à la boussole et au podomètre*
8« Carie de VElam. — Minute au 1/750,000. Cette carte a été établie par agrandissement de la carte au 1/1,500,000 de H. Kiepert, dont les points les plus importants ont été vé-
28 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
rifiés par des observations de hauteur solaire et au théodo- lite. Cette carte agrandie de H. Kiepert a été largement cor- rigée; j'y ai, de plus, ajouté les levés de toutes les parties inexplorées et inconnues, telles que le Louristan des Bac- tyariSy celui des Feîlis et le Poucht-é-Kouh; ces levés sont appuyés sur des bases de 15 et 35 kilomètres mesurés au cordeau et au podomètre dans les pays plats où je trouvais des points bien définis, exacts sur la carte de H. Kiepert.
Jamais il n'avait été dressé de carte complète des rives méridionales de la mer Caspienne.
Le Kurdistan de Moukri, absolument inconnu, est mar- qué en blanc sur toutes les cartes antérieures à mon voyage. Quant à la carte de l'Elam, elle est absolument inédite en ce qui concerne le Poucht-é-Kouh et le Louristan, et plus complète que ce qui avait jamais été fait pour tons les autres pays. Comme de juste la Mésopotamie, où je ne suis pas allé, est extraite des cartes antérieures à ma mission.
APERÇU GÉNÉRAL
DES
TUMUC"HUMAC
PAR
HENRI COUDRE AU i
Oa désigne généralement sous le nom de monts Tamuo Hamac la chaîne de montagnes qui sépare le versant de l'Amazone de celui de la mer des Guyanes, entre l'embou- chure du grand fleuve et les sources de TEssequibo.
Je ne m'occuperai ici que de la section comprise entre les sources de l'Araguary et celles de l'Itany, c'est-à-dire de celle qui se trouve dans le prolongement de notre colonie de Cayenne.
L'origine du mot Tumuc->Humac est des plus obscures. Ce nom, d'apparence mexicaine ou péruvienne, ne peut trouver aucune étymologie acceptable dans les langues des tribus indiennes de la contrée. Toutefois le vocable c Tumuc- Humac > paraît de création relativement récente. Les PP. Grillet et Béchamel qui, en 1674, approchèrent de ces mon- tagnes centrales, ne leur donnent point encore ce nom qui doit dater du milieu du xviii* siècle.
Les Tumuc-Humac d'Itany à Araguary étaient encore à
1. Les pages suivantes sont extraites d'un trarail assez considérable exécuté par M. H. Goudreau pour la Société de Géographie et qui est conservé dans les archives de la Société. — Voir la carte jointe à ce .nmiiéro.
30 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG.
peu près complètement inconnues en 1887. Les trois seuls voyageurs qui les aient vues, trois Français, Patris en 1767, De Bauve et Leprieur en 1831 et 1832, le D' Crevaux, lors de ses voyages du Maroni au Yary et de TOyapock au Parou, ne donnent que dix ou douze noms de sommets que leur ont signalés les Indiens. Aucune étude méthodique, aucune vue d'ensemble : en 1887 les Tumuc-Humac sont encore figurées par une ligne qui s'étend droite sur la carte restée blanche.
Sans prétendre donner une édition ne varietur de la géographie de ces montagnes, il me faut cependant, pour la clarté de l'exposition, présenter comme des certitudes les inductions que mes diverses marches à travers cette chaîne, de 1887 à 1891, m'ont fournies sur les directions générales et le groupement des chaînons principaux.
Les Tumuc-Humac d'entre Itany et Araguary présentent trois chaînes principales plus ou moins parallèles entre elles et avec la côte et dirigées sensiblement E.-S.-Ë. L'ensemble mesure environ 300 kilomètres de longueur, 100 de largeur et couvre une superficie d'à peu près 30,000 kilomètres car- rés. L'altitude maximum (altitude absolue), ne dépasse pas 800 mètres. Elle s'élève insensiblement de l'est à l'ouest.
La CHAINE SEPTENTRIONALE Commence sur la rive gauche de ritany, coupe les hauts affluents du Marouini et se continue sur les bords de la haute Âraoua.
La CHAINE CENTRALE débute sur la rive droite de l'Itany, donne les sources du Marouini, du Kouc et du Camopi et se termine sur la basse Eureupoucigne.
La CHAINE MÉRIDIONALE naît au confluent du Mapaouy, coupe la moyenne Kouc et donne les sources de rOyapock, de rOurouaïtou, duMapari, du Garoni et del'Araguary. Elle finit en collines dans les prairies du cours inférieur de ce dernier fleuve.
Aucune de ces trois chaînes n'est d'un tracé régulier ni même ininterrompu. Le tout est quelque peu incohérent,
32 APEnçn général d^s tuhuc-huhac.
brisé, avec des solutions de continuité, des raccords incer- tains, des inllexions générales problématiques. Gbacune de ces cbaines présente plusieurs chaînons en contreforts.
I. — Chaîne septentrionale
La chaîne seplentrionale se compose, de l'ouest h. l'est, des chaînons ou massifs suivants :
Les chaînons d'Itany-Nord, altitude nioyenne500 métrés. — Le chaînon de la Dent, 650 mètres au Teneaek-Patare, altitude moyenne : 500 mètres. — Le massif de Mitaraca, altitude : 580 mètres. — Le chaînon de Conomi, altitude : 450 mètres. — Le massif d'Amaua. — Lecbainon d'Oua- napi-Arauoa.
De plus elle possède un important chaînon septentrional, c'est le chaînon ou massif des monts de Pililipou. De tous les chaînons de la chaîne septentrionale, celui que je connais le mieux (pour l'avoir parcouru pendant plus de cinq mois), est l'important sjstëme des montagnes de Pililipou.
Ckainon ou massifs Mitaraca, entouré de t( s'embranche, par des des montagnes de Pilil
Pililipou est une moi sommet des Tumuc-Ht sionnaires n'arrivèrent. Le docteur Patris, méd au commencement de perdue), parvint le pre chaîne, à cette montai appelaient alors Tripoi Tripoupou de Patris à i Tumuc-Humac.
APERÇU GÉNÉRAL DBS TOKOe-HCHAC. 33
LesRoucouyemies duPililipou aciuel ont conservé, par la tradition, le souvenir de ce blanc qui, le premier, vint les viâter dans leurs déserts. De plus, une particularité cu- rieuse ne permet pas de mettre en doute la bonne foi, pas plus que la fidélité de souvenirs de ces sauvages. Patris avait emmené avec lui une compagne, nnedemoiselleDajar, qu'il s'était f adjointe comme dessinatrice » disent les Annales de la colonie. Patris revint sans Mlle Dujay,
34 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG.
Vu de Mitaraca comme de Temomairemy il paraît de 200 mètres environ plus élevé que ces deux montagnes, ce qui lui donnerait une altitude absolue de 800 mètres environ. Timotakem est aussi une montagne « à trois têtes > ; le pic central seul s'appelle Timotakem, le pic occidental se nomme Toapikem, et le pic oriental Arouco Patare. Les Roucouyennes donnent aussi parfois au massif le nom de Pilili Oupoutpeu (les sources de Pilili).
J'ai été frappé de la solution de continuité qui existe entre Timotakem et Mitaraca. Un raccord par ces deux monts semblerait logique entre le chaînon des Pacolos et celui de Pitilipou; il n'en est rien. Du sommet de Mitaraca je n'ai vu jusqu'à Timotakem que des plateaux faiblement ondulés. Du sommet de Témomaïrem on ne peut se rendre compte de la particularité en question : une petite montagne voisine, Caoùanare du nord, tient tout l'angle obtus sous lequel sont vus Timotakem et Mitaraca.
Massif deTapurangnannawe.^TaLfiXvàngùSLïïnscweesiixne grande montagne, montagne mystérieuse, connue des Rou- couyennes comme des Oyampis, où les rivières Kouc et Gouyary, d'une part, Kerindioutou, Yaroupi et Camopi, de l'autre, prendraient leurs sources ; cette montagne n'a été vue par aucun des Indiens actuels de la contrée, ni par moi-même. Aux temps lointain du cacique oyampi Ouaninika et de la guerre oyampie-roucouy enne, au commencement de ce siècle , la montagne de la Promenade des Tapirs (Tapûrangnannawe en langue oyampie) était fort fréquentée; de nombreux sujets de Ouaninika y avaient des villages à sa base et les Roucouyennes convoitaient cette immense forteresse natu- relle où ils auraient pu établir un village de guerre autre- ment imposant que celui du sommet d'Ariquinamaye. La tradition a conservé le souvenir de toutes ces choses, mais aujourd'hui pas un Oyampi ne pourrait vous conduire à la « Grande Montagne :». Je la cherchai en vain. On me dit qu'elle devait être là, tout près, mais je ne la vis point.
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG. 35
Tâfnéeatou Jouitire'ydans le chaînon d'Eureapoucigne, a sa légende. cLa montagne, me disent les Oyampis, est sur- montée d*une énorme roche plate sur laquelle on voit l'em- preinte des pattes d'un tigre et des pieds d'un homme. Des roseaux entourent cette roche plate. Sur les bords de la roche, à côté des roseaux, on voit des pattes d'oiseaux, agamis et autres, disposés en rond par la bête qui les a mangés. >
III. — Chaîne méridionale.
La chaîne méridionale est moins bien dessinée encore et beaucoup plus complexe que les chaînes septentrionale et centrale.
Sa partie occidentale^ qui va du confluent du Mapaony à la source d'Ourouaïtou, est peu élevée et à peu près recti- ligne. Elle est d'ailleurs peu connue.
Mais la partie orientale, plus élevée, est très complexe • Elle est assez bien connue.
Je diviserai tout cet ensemble en une série de chaînons et de massifs dont l'étude de la carte montrera la distribu- tion. Je ferai une place à part pour le massif de l'Oyapock dont il est difficile encore aujourd'hui, malgré mes quatre mois de marche à travers cette région, de démêler les directions générales.
L'ensemble de la chaîne méridionale peut être décom- posé comme suit :
Chaînon Chimichimi-Courouapi, 400 mètres, — chaînon Georges Perin, 400 mètres, — chaînon du Mapari, — chaî- non du Caroni, — chaînon d'Araguary, — chaînon de Taouinoupame, — chaînon d'Ourouaïton, — chaînon du Piraouiri, — chaînon du Montaquouère, — chaînon de l'Âgamiouare*
1. /ottitire, montagne.
36 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG.
Je diviserai comme suit le groupe des montagnes des sources de TOyapock :
Ghalpon d'Ourouari, — chaînon de Sonanre, — chaînon d'Iouitire Où, — chaînon de Tayaouaou, — cbsdnon de Marioua, — chaînon de Tacouandée, — chaînon de Bauve, — chaînon de Kerindioutou, — massif de Malpocolé, — massif de Maritowe.
Chaînon (TOurouari. — J'appelle le chaînon composé des monts OutagnampayOualouria et Péouairapori, chaînon d'Ourouari, parce que cette dernière rivière qui y prend ses sources, communique pendant Thiver, par les marais, avec le formateur le plus méridional de l'Oyapock, Souanre, rOyapock initial. C'est là une particularité géographique intéressante puisqu'il s'agit d'une communication naturelle, impraticable d'ailleurs, entre le bassin de l'Oyapock et celui de l'Amazone.
Chaînon de Souanre. — Ce chaînon, qui longe la rive droite de Souanre, ne présente que deux sommets intéres- sants ; le plus méridional est le Yaouarapirocawe, et le plus septentrional, le Taouarapipore.
Yaouarapirocawe (en langue oyampie : le tigre écorché) rappelle aux timides populations des Oyampis d'aujourd'hui un haut fait d'armes de leurs ancêtres. Il se trouvait sur cette montagne un tigre redouté; un guerrier oyampi jura de rapporter sa peau. Il tua et écorcha le fauve. Depuis ce temps-là la montagne s'appelle Yaouarapirocawe.
Yaouarapipore (la peau du tigre) doit avoir une expli- cation étymologique plus ou moins analogue. Cette mon- tagne a été prise par le D' Crevaux pour la véritable source de l'Oyapock) laquelle est à Ouatagnampa, à 30 kilomètres environ au sud-ouest. Crevaux donna son nom à la mon- tagne de Yaouarapipore.
Chaînon de Tacouandée. — Le chaînon de Tacouandée est le plus important du massif des sources de l'Oyapock, et un des plus importants des Tumuc-Huniac. Je l'ai parcouru
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG. 37
à peu près en entier. Son altitude dépasse 500 mètres. Le chaînon de Tacouandée s'étend des bords du Maïpo- colé à ceux duToouatouc. Son premier sommet de quelque importance est Pacaraouaritowe qui passe pour donner les sources du Maïpocolé. Un peu plus à Test on prend la petite rivière Tacouandée qui a donné son nom à la chadne. C'est sur les bords de cette rivière Tacouandée, affluent du Ouaatéou, que se trouvent les montagnes les plus élevées de la région, montagnes qui dépassent 500 mètres : louiconiy Ipawe, Tacouandée et Técawe. Entre louicoui et Ipawe, la rivière Tacouandée traverse un petit lac perma- nent, le seul de toute la chaîne ; il mesure à peine un kilo- mètre de longueur sur deux ou trois cents mètres de large. Je ne pense pas qu'il faille voir, dans cet élargissement de la Tacouandée, le lac mystérieux sur les bords duquel la légende plaçait la Manoa del Dorado. C'est une sorte d'étang aux bords vaseux dont le sol ne m'a guère paru aurifère.
Massif de Maritowe. — Le massif de Maritowe se rat- tache probablement, — mais le fait n'est pas certain, — d'un côté avec le massif de Tapûrangnannawe, de l'autre avec le chaînon de Tacouandée. Il se compose, au sud, de quatre montagnes dont la plus occidentale, celle de Tacioundée, a 450 mètres ; au centre, de trois montagnes sur les bords de Maritowe ; au nord, de Tapouinawe Jouitire qui a 400 mètres, sur la rive gauche de Kerindioutou. C'est dans la petite crique Maritowe que j'ai vu la plus haute chute de ces contrées : c'est une série de cascades mesurant près de 50 mètres de hauteur.
Pour qui étudie avec attention cette description détaillée des parties connues de la chaîne des monts Tumuc-Humac, ils est impossible de ne pas se rendre compte que la division adoptée n'a guère qu'une valeur mnémotechnique.
On voudrait trouver un faîte de partage constituant une chaîne ininterrompue donnant la division des eaux entre le versant de la mer de Guyane et celui du fleuve des Amazones.
38 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG.
Mais cela est impossible. Les sommets situés sur cette ligne imaginaire : Témomaïrem, Timotakem, Tapûrangnannawe ne sont pas reliés par une chaîne continue. Du côté de l'est la difficulté augmente encore. Est-'Celachained'Agamiouare, au nord de TAraguary, qui continue la ligne centrale, l'arête principale des Tumuc-Humac? ou bien est-ce celle au sud de l'Araguary, la chaîne Mapari-Icawe ? Il semblerait que ce soit cette dernière, mais alors comment la rattacher, autrement que par des brisures, au massif de Tapûrangnan- nawe? Et si c'est la chaîne d'Agamiouare qui continue le système central, ne rencontre-lron pas encore de plus grandes difficultés pour les raccords ?
Il me paraît plus logique d'admettre que les Tumuc- Humac, soulevées dans leur ensembleselon un axe est-sud-est, se composent de plusieurs chaînes diversement orientées et mal rattachées entre elles. Aussi bien, ma carte au 625,000*, donnant les quelques quarante chaînons ou massifs et les quelques deux cents sommets que j'ai découverts, et mon cartouche au 2,500,000* donnant un essai dé coordination générale du système, pourront fournir suffisante matière aux essais de déductions synthétiques.
L'analyse des chaînons, des massifs et des sommets prin- cipaux des Tumuc-Humac ne saurait constituer à elle seule la géographie complète de la chaîne; il faut aussi donner la géographie des sources, la géographie des popu- lations, et terminer par quelques généralités.
Les sources.
Nous traiterons d'abord des sources du versant nord, et ensuite de celles du versant sud.
Quatre fleuves drainent vers la mer des Guyanes les pentes nord de la chaîne des Tumuc-Humac, ce sont le Maroni, rOyapock, le Cachipour et l'Araguary.
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMÙC-HUMÀC. 3d
Il nous paraît impossible de ne pas considérer TÂraguary comme un tributaire de la mer des Guyanes plutôt que comme un affluent du fleuve deç Amazones. L'arête princi- pale des Tumuc-Humac passe certainement, selon moi, au sud de l'Âraguary par le système Mapari-Icawe; de plus, dans les savanes du bas du fleuve^ où viennent mourir les Tumucp-Humac, les collines les plus élevées, celles de la Pancada, se trouvent au sud de l'Araguary.
Nous nous occuperons plus loin du problème des forma- teurs du Gachipour et de l'Araguary.
Le Marôni est représenté aux Tumuc-Humac par deux grands cours d'eau, l'Itany et le Marouini.
Les sources de l'Itany sont encore aujourd'hui inconnues. Elles sont plus occidentales que les derniers sommets du chaînon d'Itany-Nord et de celui d'Itany-Sud.
Des affluents de la haute Itany trois sont importants : Ouaremàhpane, Goulécoulé et Alama.
D'après les Koucouyennes, TOuaremahpane prendrait ses sources à l'important sommet de Palourouimanepeu qui, par suite, se trouverait sur le faite de partage, avec Témon- salrem et Timotakem. La crique passerait ensuite entre Gouacoualmen Patare^ et le pic de l'Erreur, puis elle contour- nerait cette autre forte masse de Ténének Patare avant de se jeter dans l'Itany.
Le Goulécoulé vient de la montagne des Trois Sommets où le Mapaony prend aussi sa source. Puis le Goulécoulé laisse à droite les collines de Groucroucrou, à gauche Ténének Patare et traverse ensuite une plaine basse coupée de marécages avant de se réunir à l'Itany.
L'Alama est le plus important des trois. Ses sources sont au chaînon de la Dent. Son affluent, le Garapa, longe les monts de Pililipou. Un autre grand affluent de droite, Tayecoure, viendrait de Taca Patare du nord.
1. Patare, Heu; montagne* ...
40 APERÇU GÉNÉRAL DES TUHUC-HUHAC.
Les Roucouyennes placent les sources da Marouini à Timotakem. Ses sources seraient donc plus méridionales que celles de lltany bien que cette dernière rivière ait un cours plus étendu.
Les Roucouyennes de Pililipou ont remonté le Marouini au-dessus du confluent du Chinalé jusqu'à Mitaraca. La rivière présente, paraît-il, trois chutes sur ce parcours. Au- dessus de Mitaraca le Marouini ne serait plus accessible aux pirogues. La rivière se rapproche fort près de Pouipoui Patare, traversant la chaîne pour passer au sud de Gonomi.
De Mitaraca au Chinalé, le Marouini reçoit à droite trois affluents, Courmouri qui est une petite crique, Pitandé et Amana qui sont de la force de TAlama et par la voie des- quelles les Roucouyennes communiquaient autrefois avec le haut Couyary.
Sur la rive gauche le Marouini reçoit^ dans ce parcours, trois rivières qui descendent des massifs de Pililipou : TAtouptoc, l'Araîmoura et le Palilipan.
Un grand affluent de droite du Marouini ainsi que TAraoua, grand formateur du Maroni, prendraient, paraît-il, leurs sources dans les prolongements de la chaîne de Mita- raca-Amana.
Deux importants affluents de l'Oyapock, le Gamopi et le Yaroupi, prendraient, d'après les Oyampis, leurs sources au massif de Tapûrangnannawe. La rivière Ëureupoucigne prendrait ses sources à Ëureupoucigne Jouitire, ainsi qu'un grand affluent de gauche duKerindioutou. Mais nous devons étudier avec plus de développements le régime des sources des trois grands formateurs de l'Oyapock, le Kerindioutou, le Ouaatéou et le Moutaquouère, la région nous étant par- faitement connue.
C'est au-dessus du saut Toussassagne que le haut Oyapock bifurque une première fois. La branche de l'est s'appelle Moutaquouère, et celle de l'ouest, plus importante, Kerin - dioutou. Un peu plus loin, à quelques kilomètres au-dessus
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG. 41
du point de départ du sentier des montagnes, Kerindioutou se dédouble à son tour. La branche de Touest garde le nom de Kerindioutou, la branche du sud est appelée Ouaatéou. Les deux branches sont d'égale importance. Les Oyampis considèrent cette dernière comme le véritable Oyapock ini- iialy tandis que le Kerindioutou et le Moutaquouère seraient comme de simples affluents.
A partir de la bifurcation du Moutaquouère il n'y a plus d'Oyapock. Or, les trois formateurs changeant plusieurs fois de nom dans leur parcours, il faut, pour bien établir l'ori- gine véritable du fleuve, étudier minutieusement le système des sources.
Le Kerindioutou, d'après toutes les traditions des Indiens de la contrée, vient du gros massif de Tapûrangnannawe, centre de dispersion qui donnerait aussi des eaux au Ya- roupi, au Gamopi, au Gouyary et au Kouc. Le Maritowa, premier affluent de droite de quelque importance, prend sa source dans un massif qui rattache celui de Tapûrangnan- nawe au chaînon de Tacouandée. Plus à Test, un affluent de gauche viendrait d'Ëureupoucigne Jouitire. Puis le Kerin- dioutou coule entre le chaînon auquel j'ai donné son nom et le chaînon De Bauve, jusqu'au confluent avec Ouaatéou.
Le Ouaatéou reçoit d'abord, à droite, le Ouasseyepenhi qu\ vient de Tayaouaou; puis, à gauche, le Tacouandée qui coule au pied de la chaîne du même nom; puis, un peu en aval du village actuel de Jean-Louis, il se divise en deux branches; la branche orientale, Irouaîté, vient de Yaoua* rapirocawe, la branche occidentale, appelée Souanre, vient dumontOuatagnampaqui serait la véritable source de l'Oya- pock puisque les Oyampis considèrent Souanre comme la véritable source du fleuve. Le Souanre et le Ouaatéou con- tinuent en effet la direction générale de l'Oyapock, le cours de ce formateur central est le plus méridional, tout en étant plus étendu que celui de Moutaquouère et aussi étendu que celui de Kerindioutou.
43 APERÇU GÉNÉRAL DES TUHUC-HUHÂG.
Le Moutaquouère se divise également en deux branches : l'occidentale, qui vient de.Tayaouaou ou des plateaux voisins, conserve le nom de Moutaquouère; rorientale, qui vienX du mont Apoléco,. s'appelle Ouasseyéitou.
Au sud-est des sources de l'Oyapock se trouvent quatre fortes rivières, puis le haut Araguary. Les quatre premières rivières, l'Agamiouare, l'Ourouaïtou, le Mapari etleCaroni, m'ont été présentées par les Oyampis comme se réunissant pour former, sous le nom d'Agamiouare ou d'Ourouaïtou, le fleuve Gachipour. La grande rivière formée par ces quatre cours 4'eau coulerait parallèlement à l'Araguary dont elle se rapprocherait assez, à deux jours de canotage au-dessous du confluent du Mapari et du Garoni, pour communiquer, au-dessous d'un grand saut, avec l'Araguary, au moyen d'une rivière qui serait comme le petit Cassiquiare de la Guyane orientale.
Gette communication naturelle entre les deux fleuves, dans la région de leurs sources, paraît certaine. La tradition en existe également dans le bas Araguary. Hais les quatre rivières :Agamiouare, Ourouaïtou, Mapari, Garoni, sont-elles bien les formateurs du Gachipour et ne seraient-elles pas plutôt les formateurs de l'Araguary ? L'Araguary est un fleuve plus important que le Gachipour, et il semblerait, à l'inspec- tion de la carte, que les quatre rivières devraient logique- ment appartenir au premier. C'est là un point que de nou- velles explorations pourront seules éclaircir.
Tout le versant sud de cette partie des Tumuc-Humac est drainé par le Yary.
Les sources du Tary sont encore aujourd'hui inconnues^ comme celles de Tltany dont elles doivent être voisines. Au-dessus du grand saut Macayete, le Yary n'est guère plus accessible aux pirogues. Les Roucouyennes du village de Carëta sont allés dans les hauts du Yary, mais non à ses sources. A l'ouest du méridien de Garéta, c'est le mystère. On sait seulement qu'à l'ouest des sources du Yary et de
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUHAG. 43
ritany^dans la région du Paron et duTapanahonisupérieurs^ les montagnes cessent; on entre dans une région de hauts plateaux herbeux, savanes qui se rattachent peut-être à celles du haut Trombetta.
Les sources du Mapaony sont mieux connues. Elles sont à la montagne des Trois Sommets d'où descend aussi le Coulécoulé.
Le Pilili, le grand afflhent du Mapaony, vient du massif deTimotakem. Chacun des trois sommets dont se compose ce massif donnerait, diaprés les Roucouyennes du village d'Arissaoui, un formateur à la crique Pilili.
Les sources du Chimichimi se trouveraient, d'après les Indiens, dans la chaîne du Pacolo. Mais ils connaissent fort peu cette région où ils n'ont jamais eu de villages.
Il en est de même pour le Courouapi. Dans les hauts de la rivière on rencontre des montagnes, « beaucoup démon* tagnes ». Les Roucouyennes de Pililipou prétendent que le Gourouapi prendrait ses sources non loin de celles de Pi- taudé. Les hommes de Taloucali et ceux de Marière m'ont dit que leurs villages du Gourouapi avaient été visités, il y a une vingtaine d'années, par des Indiens inconnus qui avaient descendu leur crique en pirogue. Peut-être de ces mysté- rieux Goussaris dont j*ai fait la rencontre dans les hauts du Couyary? Toujours est-il qu'il existait autrefois des sentiers entre les villages du massif de Pililipou et ceux des parties hautes du Gouyary.
Les sources de cette dernière rivière ne sont pas encore très bien connues. Je crois les avoir traversées à la fin de 1888, mais comme il n'existe plus d'Indiens dans la région, si ce n'est des Indiens hostiles qui n'ont de rapports avec aucun centre du voisinage, il est.impossible de savoir le nom des criques que l'on traverse.
En revanche, les sources des divers formateurs du Kouc sont à peu près bien connues : mes marches et contre-marches dans la contrée me les ont fait suffisamment connaître.
44 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG.
Un peu en amont du confluent duRouapir, Kouc se divise en trois branches : Kouc, la branche mère; Yacioundée, la branche centrale, peu importante; et Maïpocolé, le bras oriental, qui n'est guère moins important que le Kouc.
Le Kouc vient du massif de Tapûrangnannawe.
Le Yacioundée descend de la montagne à laquelle je donne son nom, dans le massif des montagnes de l'est.
Le Maïpocoié viendrait du mont Pacaraouaritowe, pro- longement des massifs de Tacouandée et de Marioua.
LeRouapir a deux formateurs, le PiracouareetrOurouari.
Le Piracouare doit descendre, comme le Maïpocoié, des environs de Pacaraouaritowe.
Le système de l'Ourouari est singulier. L'Ourouari vient du mont Ouatouria, dans le chaînon d'Ourouari et se dirige d'abord vers le nord-est. Mais, aux environs du village oyampi de Maracaya, les plateaux qui flanquent au sud la petite montagne Ouacariou, rejettent brusquement l'Ou- rouari dans le sud-ouest. Dans la première partie de son cours rOurouari reçoit un faible affluent qui communique, paraît-il, pendant l'hivernage, avec le Téïtétou Réyawe, affluent de gauche de Souanre, établissant ainsi une com- munication, d'ailleurs bien inutilisable môme par pirogue, entre le Souanre et le Rouapir, i'Oyapock et l'Amazone.
Le régime du Piraouiri, grand affluent de gauche du haut Kouc, n'est pas moins bizarre. Le Piraouiri s'avance, flan- qué d'un grand affluent, le Galtaoué, entre le bassin de I'Oyapock et celui de l'Agamiouare. Les sources du Piraouiri sont dans les plateaux qui relient le mont Taya- ouaou au chaînon de Moutaquouère.
Le Kouc présente encore un affluent intéressant, un grand affluent de gauche : le Yaciouini dont les sources doivent se trouver du côté du mont Mapari. C'est le Yaciouini que suivaient les Roucouyennes du Yary pour se rendre aux villages de l'Ourouaîtou et du Mapari. Depuis une génération au moins, cette voie a été abandonnée : les villages de l'est
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG. 45
disparaissent. II n'en reste plus qu'un seul, celui de Ma- taoualé, et il s'éteint. Tous les anciens sentiers ont été aban- donnés. Je n'ai indiqué, sur ma carte au 1/1,250,000* que les sentiers existants : ils sont rares. Si j'avais marqué tous les anciens sentiers d'il y a cinquante ans, la carte en serait sillonnée. Ces Indiens meurent, sauf ceux d'une seule tribu, celle des Roucouyennes. Sitôt qu'ils entrent en contact avec les civilisés de la côte ils commencent à s'éteindre et au bout de quelques générations ils ont disparu.
■
Le Tary reçoit trois affluents de gauche qui descendent delà partie des Tumuc-Humac dont nous nous occupons.
La rivière Garapana doit venir des abords du mont Mapari, comme le Taciouini.
Ulnipoco et le Moucourou sont deux mystérieuses ri- vières, déjà étudiées par de Bauve, la première surtout. Consultant mes souvenirs personnels et avec la relation de de Bauve sous les yeux, je crois pouvoir conclure qu'Inipoco et Moucourou prennent leurs sources au nord de la chaîne, le premier entre Mapari etCaroni, le second entre Caroni et Araguary.
Inipoco et Moucourou sont-ils des affluents directs du Tary dans lequel ils se déverseraient en aval de la chute du Désespoir^ ou bien seraient-ils deux formateurs supérieurs de l'Araguary qui changerait de nom dans son cours supérieur ainsi queTOyapock? Pas plus les Indiens actuels que ceux du temps de de Bauve n'ont à cet égard de notions suffisam- ment précises.
Le mont Icawe, qui donne les sources de l'Araguary, donne aussi celles de Tlratapourou, grand affluent de gauche de l'Araguary, afQuent libre de chutes, paraîtrait-il, et qui aurait été autrefois la voie courte et facile suivie par les Indiens de l'Oyapock pour se rendre à l'Amazone.
46 APERÇC GÉNÉRAL DES TCMUC-HUMÀC.
Les populations
II ne s'agit ici que d*Indiens sauvages, dont un sur vingt peut-être ont vu les nègres Bonis de TAoua, guère plus civi- lisés ; et dont un sur cent, tout au plus, ont vu les blancs de la Guyane française ou de TAmazone.
Ces Indiens appartiennent à quatre tribus : les Rou- couyennesy les Oyampis, les Galcouchianes et les Goussaris.
Les Roucouyennes (Ouayanas, de leur nom national) sont, en même temps que la grande tribu des Tumuc-Hu- mac, la grande tribu de la Guyane française. Ils possèdent 35 villages et sont au nombre d'environ 1,500.
Geux qui habitent notre chaîne des Tumuc-Humac sont répartis en 27 villages dont voici la distribution :
Parou, 4 : Ganéa, Rémoune, Amouamouetpé, Talouman.
— Chemin du Yary au Parou, 2 : Fourre, Gouricha, — Ariaouaou, 1 : Moucouanari. — Itany, 2 : Apoîké, Ochi.
— Marouini, 3 : Pililipou, Peïo, Acouli. — Haut Yary, 3 : Yacoumane, Opomoc, Garéta. — Moyen Yary, 4 : Piaya- ouaye, Atoupi, Ouptoli, Marière. — Alaméapo, 3 : Ala- métaoua et deux autres. — Mapaony, 3 : Arissaoui, Tépi, Souroui. — Ghimichimi, 1 : Aloucolé. -r- Gourouapi, 1 : Taloucolé.
Ces 27 villages, à 40 ou 45 habitants par village renferment une population totale d'environ 1,100 personnes.
Les Oyampis sont répartis en 8 villages dont voici la dis- tribution :
Haut Oyapock, 1 : Pierre. — Sentier des Tumuc-Humac, 4 : Gaolé, Acara, Jean-Louis, Maracaya. — Maipocolé, 2 : Ouira, Aripipoco. — Mapari, 1 : Mataoualé.
Ces 8 villages, moins peuplés que ceux des Roucouyennes, ne donnent guère qu'un total de 250 individus.
Les Caicotichianes sont répartis en deux villages, celui
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deMamhali à rOurouari et celui de Gouroua sur le Yary^ en aval du confluent du Kouc.
Les deux villages caicouchianes ne comptent guère plus de 50 personnes.
Les Coussaris ne sont connus que comme des Indiens hostiles^ inabordables, habitant la région du haut Gouyàry. J'ai ea maille à partir avec eux, et les Oyampis les redoutent fort. Ils sont peut*être une centaine, ou peut-être plus nom- breaz.
Oo arriverait donc au total de 1,100 Roucouyennes, 250 Oyampis, 50 Caicouchianes et 100 Coussaris, soit 1,500 individus pour le territoire des Tumuc-Humac, terri- toire qui mesure 30,000 kilomètres/carrés.
Gela nous donne la proportion de l/:âO' d'habitant par ki- lomètre carré, c'est-à-dire que la terre des Tumuc-Humac est, en proportion, 4,000 fois moins peuplée que celle de Belgique, 1,400 fois moins que celle de France. Si le terri- toire français n'était pas plus densement peuplé que celui des Tumuc-Humac, notre pays ne compterait guère que 265,000 habitants ! Peuplés comme la France, les Tumuc* Humac auraient 2,100,000 habitants, et comme la Belgique 6,000,000 au lieu des d,500 individus qu'on y trouve au- jourd'hui.
Pour oe qui est de la distribution géographique de ces tribus et du mouvement de leur population, quelques notions safQront pour établir la géographie historique des Tumuc- Humac depuis le commencement du siècle passé.
Les Roucouyennes sont, par excellence, la tribu des Tu- muc-Humac Del'Araoua et du Courouapi à l'est, au Tapa- nahony et au Parou à l'ouest, jusque dans la moyenne Araona au nord et dans le moyen Parou au sud, on voit toujours des Roucouyennes installés, depuis les premières lueurs que projetèrent sur ces déserts, à partir du commen- cement du xviii* siècle, les voyages des missionnaires de la Guyane française.
48 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMCG-HUHAG.
Pour ce qui est de révolution de leur nombre, le seul do- cument scientifique que nous puissions réellement consulter avec profit est celui que nous rapporte Leblond, en 1787, de son voyage à l'Araoua.
L'éminent voyageur nous apprend que les Roucouyennes avaient alors 32 villages. Il ajoute que leurs chefs lui ont affirmé que le nombre de leurs u flécheurs » ou hommes faits, atteignait 600. Ce qui suppose, ditLeblond, une popu- lation de 4,000 âmes.
Aujourd'hui nous voyons encore 35 villages pour toute la tribu. Mais on ne trouverait assurément pas une moyenne de plus de 10 flécheurs par village et ce chiffre de 10 flé- cheurs ne comporte point une population totale supérieure à 40 ou 45 individus. Cette proportion entre le nombre des flécheurs et le chiffre de la population totale n'a pas dû changer. S'il en est ainsi les 600 flécheurs de Leblond, en 1 787, ne donnaient guère qu'un total de 2,500 personnes pour toute la population roùcouyenne. Cette tribu aurait donc diminué en nombre depuis un siècle puisqu'aujour- d'hui elle ne compte certainement pas plus de 1,500 per- sonnes.
Les Oyampis disparaissent d'une façon plus rapide encore.
Venus, à la fin du siècle passé, des bords de l'Amazone où les Portugais voulaient leur imposer la réduction en vil- lages, les Oyampis s'établirent d'abord dans le massif des sources de l'Oyapock. Ils passèrent bientôt la chaîne tout en soutenant une longue guerre contre les Roucouyennes.
En 1824, l'ingénieur Bodin qui visita leurs villages du hautOyapock, évalue leur nombre h 6,000. Déjà, en 1819, Thébault delà Monderie qui visita, dans les hauts de l'Eu- reupoucigne, le village de leur capitaine général ou cacique Ouaninika, évalue à 1,200 habitants la population de ce village.
Mais bientôt la décadence commence. Eu 1831, de Bauve
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG. 49
évalue à l,S00ou 1,500 le nombre des Oyampis que la va- riole vient d'emporter en quelques mois dans la seule rivière Moutaquouère.
Aujourd'hui les Oyampis ne sont guère plus de 300, sur laiigne de Kouc-Oyapock, entre la Yary et le Camopi.
Les Caïcouchianes ne sont guère aujourd'hui qu'une cin- qnaotaine. Aucun document ne nous fixe sur leur nombre antérieur. Nous avons seulement quelques lumières sur leur eiode.
En 1766, Patris les rencontra aux sources de l'Ouaqui. Les textes résumant la relation de Patris qui s'est perdue, ap^Uent ces Indiens, Galcucheens, évidemment à cause d'une erreur typographique.
En 1888, je trouvai encore quelques Caîcouchianes à rOuroaaitou. Ils étaient arrivés là des sources de l'Ouaqui, aune époque et par un chemin inconnus.
Aujourd'hui 'les Caîcouchianes, qui s'éteignent et qui bientôt se seront fondus dans les Roucouyennes ou les Oyampis, ont évacué l'Ourouaïtou d'oîi ils avaient long- temps mené contre les Oyampis de Moutaquouère une guerre d'assassinats et d'empoisonnements. Ge qui reste de la tribu est concentré aux villages de Mamhali et de Gouroua.
Les Coussaris qui ne subsistent plus aujourd'hui qu'à l'état de bandits des bois, dans les hauts du Couyary, sont cités en 1729-1730, par les PP. Fauque et Lombard dans le bassin du haut Oyapock.
£nl831, DeBauve les rencontra sur le Mapari et l'Ini- poco. En 1832, Leprieur les cite aussi dans le Mapary et le haut Araguary.En 1873, le conego de Souza les place dans le haut bassin de l'Araguary.
Ils ont fui récemment les Oyampis du Moutaquouère et les Caîcouchianes de l'Ourouaïtou, et se sont rendus, par on
ne sait quelle voie, dans les hauts du Kouc et du Gouyary
où, complètement isolés, ils ne tarderont sans doute pas à
s'éteindre.
soc. DE GÉOdR. — 1** TRIMESTRE 1^93. XIV. — 4
50 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAC.
Les Coussaris, de même que les Gaïcoucbianes et les Oyam- piSy sont de famille et de langue tupi; les Roucouyennes sont de famille et de langue caraïbe.
Comme intérêt de la langue et des mœurs et importance du nombre, les deux grandes tribus des Tumuc-Humac sont la tribu des Roucouyennes, dont la langue serait fort bien comprise par les Galibis et les tribus caraïbes du Vene- zuela et de l'Amérique centrale, et la tribu des Oyampis, dont la langue serait non moins bien entendue par nombre d'autres tribus jusque sur les bords du Rio de la Plata* .
Généralités.
Les quelques notes qui précèdent suffisent, je pense, à donner de la géographie des Tumuc-Humac une notion un peu plus précise que celle que nous en avions jusqu'à ce jour.
Toutefois, sans nous départir de notre point de vue qui est celui de la pure science géographique, qu'il nous soit permis de terminer par quelques considérations utilitaires, si tant est que ce canton détourné de l'univers puisse jamais être d'une utilité bien positive, dans un avenir si éloigné qu'on le suppose.
Si l'on veut considérer cette chaîne de 30,000 kilomètres carrés comme territoire de peuplement futur, il faut voir son accessibilité, son climat, la richesse de son sol, l'impor- tance de ses productions naturelles.
Les Tumuc-Humac sont à environ 300 kilomètres de la côte, en ligne droite. Actuellement on met de 20 à 25 jours de canotage pour y parvenir, parce que les fleuves qui y conduisent sont encombrés de chutes s'opposant à toute navigation rapide. Dans le seul Oyapock j'en ai compté plus de 120, dont plusieurs fort élevées, et une, notamment, les Trois Sauts, mesurant 20 mètres. Mais il est évident que le jour où il y aurait nécessité ou même intérêt à peupler cette
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG. 51
province, on réfléchirait qu'elle se trouve tout au plus à 5 ou 6 heures de chemin de fer du littoral, le chemin de fer une fois construit!
Bien que situées presque sous la Ligne, les Tumuc-Humac jouissent d'un climat relativement tempéré. L'altitude du plateau de soubassement est cependant faible puisqu'elle n'excède guère 300 mètres, mais les courants marins abaissent la température de quelques degrés. La moyenne est de 24% descendant à 16^ pendant la nuit et ne s'élevant pas au-dessus de 32** pendant les grandes chaleurs du jour. La région est, à l'heure qu'il est, parfaitement salubre, mais il n'est pas douteux que les défrichements, pour moins meurtriers sans doute que dans les terres noyées du littoral, occasionneraient une forte mortalité surtout si l'on y em- ployait des travailleurs de race européenne.
Le sol est plutôt, dans son ensemble, maigre, pauvre, que plantureux. Les dépôts d'humus sont rares. Les endroits sa- blonneux ou argileux dominent. Déplus, de nombreux ma- récages sillonnent le pays dans tous les sens, jusqu'au pied des plus hautes montagnes. Cependant, grâce aux pluies fertilisantes de l'hivernage, grâce à l'action fécondante du soleil de l'Equateur, les Indiens peuvent tirer, pendant quatre ou cinq années de suite et sans engrais de ces terres médiocres et mal défrichées, jusqu'à quatre récoltes de maïs par an, du manioc superbe, de la canne à sucre de quatre mètres de hauteur et, en général, tous les produits tropicaux dans des conditions, en somme, des plus favo- rables.
Les produits naturels, spontanés, sont une des richesses les plus appréciables de cette contrée.
L'or d'alluvion a été constaté sur plusieurs points. Il suf- fit qu'il soit aussi abondant que dans la ^partie moyenne de la colonie pour que les placériens créoles montent bientôt l'exploiter. Que de riches filons s'y découvrent, comme dans lapartie basse de la colonie, ou mieux, comme dans le dis-*
52 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG.
trict du Gallao ou Venezuela, et 300 kilomètres ne seront pas un obstacle à l'exploitation.
Le cacao sylvestre, le caoutchouc, la salsepareille, l'ipéca, la noix du Brésil, le copahu, ne sont pas rares dans les hauts plateaux.
En résumé, cette région qui n'est ni un Eldorado ni un pays perdu, a, dans l'état actuel des choses, pour elle et contre elle, ce fait : elle est vide. Elle nourrit 1 ,500 habitants, et elle pourrait toujours bien en nourrir t«n million et demi.
Placée là comme un bastion commandant l'embouchure du fleuve des Amazones, la région des montagnes des Tu- muc-Humac intéressera peut-être dans l'avenir.
Il me suffit de l'avoir découverte, ou à peu près.
■*.p.fc»i'
VOYAGE
AU GOURÂRA ET A L'AOUGUERODT
(1860)
PAR
I<e C^mmandani €OI<OIVIE17
(SUITB*)
Coup éTœil d'ensemble sur les oasis. — Gourâra, Touât et Tidîkelt sont des noms génériques d'archipels d'oasis occupant une zone de terrain d'environ 120 lieues de longueur du nord au sud, sur une largeur moyenne de 25 à 30 lieues. Cette zone habitée est au sud de la province d'Oran et commence à 80 ou 90 lieues au sud des dernières limites des terrains de parcours de nos tribus sahariennes. On peut estimer que l'oasis de ces archipels la plus rappro- chée de notre littoral algérien est à une distance d'environ 230 à 235 lieues de la Méditerranée'.
Ces trois archipels comprennent des groupes composés d'un nombre variable d'oasis. Une statistique de ces groupes et de leurs oasis a été faite par M. le lieutenant-colonel
i. Voir le Bulletin du 1« trimestre 1892.
1 Tous ces chiffres paraissent exagérés. On approcherait peut-être plus de la réalité en disant : Ces oasis occupent une zone d'environ 305 kilomètres de longueur du nord au sud, sur une largeur variant de 5 iLilomètres à 150 kilomètres. Cette zone commence à 200 kilomètres au sud des dernières limités des terrains de parcours de nos tribus sahariennes. L'oasis de ces archipels la plus rapprochée de la Méditer- ranée en est à 650 kilomètres. (H. D.)
54 VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'aOUGUEROOt.
de Colomb dans son ouvrage : Notice sur les oasis du Sahara et les routes qui y conduisent^. Ce travail, fait avec les plus scrupuleuses recherches, accuse chez son auteur une pa- tience bien puissante et bien persévérante, car rien n'est plus difficile que de distinguer dans un groupe ce qu'il faut appeler oasis de ce qui n'est qu'une habitation isolée et for- tifiée, appartenant à une famille riche ou à une réunion de quelques marabouts, quelquefois même à un seul homme qui a pour compagnons de son isolement quelques aratins et ses esclaves. Ces qaçba isolées, placées à faible distance d'une grande oasis ont leur nom, qui est généralement un nom de famille ou de fraction. D'autres fois, on les appelle qaçba de € un tel ».
Les marabouts généralement respectés de tous ont le plus spécialement des habitations isolées afin de se distinguer de la masse, de donner leur nom à un lieu habité et laisser ainsi un souvenir. Souvent ce nom a la prétention de s'ap- peler oasis, zaoula, et fait-on précéder le nom de la frac- tion ou du marabout du mot qeçar ou zaouiya ou qaçba de € un tel » ou des Oulâd c un tel >.
Le premier archipel, le Gouràra, comprend les groupes qui prennent leurs eaux au pied des 'areg et au pied des berges de la grande sebkha dite sebkha du Gouràra. Ce bas- sin immense reçoit ou du moins recevrait toutes les eaux des oasis du Gouràra si les pluies pour cela étaient assez abon- dantes et le terrain moins sableux. Toutes les oasis sont bâ- ties sur des dépressions qui y aboutissent.
Les oasis de Touàtsont dans le bassin de TouàdTouàt, qui n'est que la continuation de l'ouâd Mes'aoûd et de Fouàd Messàoura.
Enfin, les oasis du Tidikelt sont toutes dans un ouàd qui n'est que la continuation de l'ouàd d'Ouargla. Ainsi d'Ouargla pour se rendre au Tidikelt on n'a pas à quitter
1. Revue algérienne et coloniale^ 2« trimestre de 1860, p. S9, 301, 495.
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT, 55
l'ouâd d'Ouargla, et, ce qui prouve encore davantage ce fait qui nous est assuré, c'est qu'au Tidikelt on a pu amener les eaax à la surface du sol par les moyens artésiens qu'emploient les Ouargliens *,
Pour nous, les bas-fonds de Gourâra, du Touât et du Tidi- kelt sont les anciens réceptacles des dernières eaux dilu- Tiennes. De tous côtés d'immenses ouàds conduisent à ces bas-fonds. Ainsi TAougueroût est situé dans la vallée d'El- Golêa' et Methlîli, vallée qui se rejoint à la grande sebkha gouràrienne en passant entre le djebel Bâten au sud-est et les 'areg au nord-ouest. L'ouâd de Ouargla au contraire passe an sud du plateau du djebel Bâten et forme une grande vallée entre cette montagne et le plateau du Ahaggâr. Enfin Touâd Messâoura est la grande ligne du parcours des eaux de la rive ouest de ces mers intérieures desséchées au- jourd'hui*.
Nous nous bornerons ici à indiquer les noms des divers groupes d'oasis par archipel.
L'archipel du Gourâra est situé au nord des deux autres.
l^'GroupedeTegânet, dont lesoasis obéissent àla djema'a^. Ce groupe a peu d'importance. Les caravanes Hamiân y passent tous les ans sans s'y arrêter.
2* Groupe de Tabelkouza que nous avons visité. Le cheikh 'AbdEllâhiOuIedËl-Ëkhal y est tout-puissant. Ce groupe est important. Les oasis ne sont pas fortifiées ; ce sont des oasis arabes riches. Les Oulâd Ziâd du cercle de Géryville y passent U)us les ans.
1. Cette théorie est absolument inexacte ; à ce point que le contraire Mt la vérité. L*ouâd Miya, désigné par Fauteur comme ouàd d'Ouarglâ, prend son origine sur les sommets du Bâteu du Tademâyt, au nord <l*ln-Çàlata, et il va s'abaissant jusqu'à Ouarglâ (ou Warglâ) vers, le nord.
H. D.
2> Tout ceci est également inexact, sauf ce qui concerne la vallée d'El-Golêa et MethlUi. (H. D.)
3. Assemblée des notables. (H. D.)
56 VOYAGE AU GODRÂRA ET A l'AOUGUEROÛT.
Dans ce groupe nous comprendrons les deux oasis de Stdi Mançoûr et Oulâd 'Aïàch, visitées tous les ans par les Terâfi,
On donne souvent le nom générique de Tinerkouk à l'en- semble de toutes les oasis arabes de ce district, dont les habitants ont le nom générique de Hehârza.
3* Le groupe des oasis Khenâfsa, comprenant les Djereïfât, oasis bâties sur le djerf (berge) est du chott Gourâra*
4® Les Oulâd Sald, groupe oii il n'y a rien d'important que la grande oasis des Oulâd Sald. La djema'ay est toute- puissante.
5** Timimoun, groupe comptant quelques oasis isolées et distinctes, mais l'oasis elle-même de Timimoun est seule importante. Quelques hommes y sont prépondérants ; ce sont : Ël-Hâdj Mohammed 'Abd Er-Rahmân, Ël-Hâdj Yoûsef, El-Hâdj 'Alt, des Oulâd Talha.
La djema'a y jouit d'une grande autorité pour les ques- tions vitales.
G"" Gharouîn, dont les oasis obéissent à la djema'a.
V Talmln, qui est dans les mêmes conditions.
8* Zouâ, groupe dont toutes les oasis sont importantes. Mohamed El-Mahdi Ould Cheîkh Mohammed y jouit d'une grande autorité, ainsi que Cheîkh 'Abd- Allah à Delduûn.
9*" Deghàmecha; quatre grandes oasis. Les hommes prin- cipaux sont : Mohammed Sâlem, chez les Oulâd Râched, Mohammed Çâlah, à Métarfa, Cheikh Moûsa, àKeberten.
10' Aougueroût. Chefs : Cheîkh Ould Qaddoûr, Cheîkh Mohammed Ben Djelloûl et El-Hâdj Mohammed Ben Selîmân.
11*" Tesâbit, groupe important de soixante-dix oasis.
ii'* Sebâ et Guerâra, traits d'union entre le Gourâra et le Touât.
L'archipel du Touât est situé au sud du Gourâra et au nord-est duTidîkelt. Il comprend les groupes suivants :
1* Bouda. Ce groupe comprend le Bouda Foûqâni et le
VOYAGE AU 60URÂRA ET A l'AOUGUEROÛT. 57
Bouda Tahtâni (Bouda d'en haut, et Bouda d'en bas). El-Man- çoùr est le chef-lieu de ces groupes.
2* Tîmmi. C'est là pour nos gens le groupe le plus impor- tant de tout le Touât.
Le chef-lieu, nommé Adghar, est une ville populeuse où réside le chef du district^ nommé El-Hftdj Mohammed Ould £1-Hâdj £1-Haseïn, qui jouit d'une autorité incontestable. C'est au Timmi que vont toutes nos caravanes (voir la Notice de M. le lieutenant-colonel de Colomb).
3* Tamentit, groupe visité par les Rezaïna chaque année. 4Boû Faddi, groupe nommé aussi qeçar Ouiàd £]-Hâdj, souvent compris dans le Tamentît. Les Boû Faddi font tous les ans des voyages au Soudan.
5*Tasfaout. — 6<» Finoughîn. — 7" Tamcst. — 8* Zaglou. - 9* Boû 'Alî. — W Zegmir*. — 11* Tilloûlîn. — 12- Sali. — 13« Reggàn.
Ces neuf groupes, quoique importants, offrent peu d'inté- rêt actuellement à nos études, situés, comme ils le sont, en dehors de la ligne du Soudan et presque jamais visités par nos caravanes, si ce n'est exceptionnellement lorsjde la di- sette des dattes.
LeTidikelt comprend deux fractions dont chacune compte ses oasis. Ge^ont les Oulâd Zenân et In-Çâlah. Les oasis du Tit et Aqablî sont isolées. Elles appartiennent aux Oulâd Zenân qui comptent le groupe d'Aoulef dans leurs dépen- dances. Le chef des Oulâd Zenân se nomme Moûleî Ahmed Ould Moûleî Heïba. Le groupe d'oasis d'In-Çâlah est sous l'autorité des Oulâd Boû-Adjoûda.
L'archipel du Tidikelt est situé à Test de celui de Touât et au sud-est du Gourâra. Sa position sur le chemin du Soudan loi donne une grande importance ; c'est là qu'a lieu le transit le plus considérable des apports soûdâniens.
1. Et mieux : Anzei^îr. (H. D.)
58 YOTAGE AU GOURÂRA ET A L'aOUGUEROÛT.
Nous renvoyons au travail de M. de Colomb pour tout ce qui concerne le détail des divers groupes d'oasis (voir aussi la carte).
Dispersion des caravanes dans le Toudt. — Chacune de nos tribus va toujoui*s faire des achats dans les mêmes oasis dont elle constitue plus spécialement la clientèle.
Les Hamiàn^ Chafâa^ se rendent aux oasis des Zouà et de Deghâmecha, c'est-à-dire à Deldoûn, Oulàd Râched, Me- tarfa, etc.; quelquefois, suivant les besoins, ils poussent jusqu'à Keberten et Sebâ.
11 est à remarquer que tous les achats de dattes ont lieu dans le Touât et fort peu dans le Gourâra. Le Gouràra est surtout utilisé par les caravanes pendant leur passage; il produit moins de dattes à beaucoup près que le Touât. Au retour, ceux qui n'ont pas complété leurs, achats dans le Touât achèvent leur chargement dans le Gourâra. Le temps consacré aux échanges est ordinairement de quinze à vingt jours ; on fixe, avant de se séparer, l'époque et le lieu de la réunion.
Les HamiânDjenba vontauTesâbit, c'est-à-dire àBrinkân, à El-Habela et dans les qe'oûr qui en dépendent. Un seul Hâmiân, le nommé 'Abd- Allah Ould 'Ali Ben Khelîf, achète ses dattes au Tîmmi, à la Zaouiya de Meloûka.
Les Terâfi se rendent au Tîmmi, à l'exception de la frac- tion des Oulâd Seroûr, qui va faire ses achats dans les oasis de Bouda; c'est-à-dire à Ël-Mançoûr, à Draho, et aux petits qeçoûr qui en dépendent.
Toutes les autres fractions s'installent dans le Tîmmi, dont le chef-lieu est Adghar.
Au Tîmmi, les oasis sont nombreuses, les dattes en grande quantité et la sécurité est complète.
Le chef du Tîmmi, nommé Ël-Hâdj Mohammed Ould El-
1. Et mieux : Hamiy&n. (H. D.)
2. Probablement mieux : Cha'àfa. (H. D.)
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 59
Hâdj Hasse!n, est un homme cité pour sa probité, sa fermeté et son influence; lui-même préside à l'installation des cara- ?anes, pour lesquelles il y a des enceintes faites exprès.
L'installation habituelle des Terâfi est la suivante :
Les Oulad Ma'ala et deux douars des Derrâga Gharâba (les Eerâhmîya) organisent leurs campements à Adghar. Les Derrâga Gherâga s'installent à Zegâga Amerad, plateau sitaé entre les oasis de Taridal et Oulâd Brâhîm.
Les Oulâd 'Abd El-Kerîm se placentàOugguedînS à Oulâd Âroûsa, Oulâd 'Ai sa, Benî Tâmer , et Zaouiya Oulâd Sîdi Bekrî.
Les douars des Derrâga Gharâba autres que ceux déjà cités campent avec les Oulâd 'Abd El-Kerîm.
Les Oulâd Ziâd Gharâba et Gherâga font leurs achats dans les oasis du Zouâ et à Ouachda, Taoursit, villes du Timimoun.
Les Rezaïna se placent tous à Tamenijt.
Les Laghouât et les Oulâd Sîdi Cheikh font leurs achats dans l'Aougueroût, chez les Khenâfsa et chez les Ghorfa. I^ur chef politique et religieux, Sîdi Hamza, possède dans rAoagueroût de grandes quantités de palmiers et de beaux jardins, principalement â Qeçar El-Hâdj.
Lorsque la récolte des dattes au Timmi ne sufQt pas aux demandes des acheteurs ou que le prix en est trop élevé, une portion des Terâfi va compléter ses provisions au groape de Tâmest, traversant pour cela le groupe de Ta- mentît et celui de Finnoughîn.
Une fois les caravanes à destination et les campements installés, chacun vaque à ses affaires. On fait généralement garder les chameaux par les plus pauvres de la caravane, que Ton rémunère pour cela, ou par des malheureux desqeçoûr. On achète le fourrage nécessaire aux chameaux et qui con- siste dans des fleurs de dattiers^, des noyaux de dattes et du WQe ou foçça.
1. Ouggaendin d'après M. de Colomb. (H. D.)
2* Au moment de la floraison, les qeçoûriens ont l'habitude d'enlever
60 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT.
Ce trèfle est d'une venue admirable. On le fauche tous les vingt jours.
Enfin, malgré les achats, on se rend de temps en temps dans les lieux où poussent le dertn et le dhomrdn pour y chercher de ces herbes.
Les Terâfi vont chercher du derin dans les parages situés entre le Ilmmi et Bouda.
Les Hftmiân en trouvent près de Tesâbit.
Achat et mesurage des dattes. — Les achats de dattes se font le plus souvent contre argent, c'est-à-dire que l'éva- luation du prix est généralement fixée en numéraire. Il en est de même de la vente des moutons, laines, beurre, grains, kouskoussou que les caravanes ont apportés. Le payement est toujours effectué par des échanges, il est vrai, mais le prix des matières d'échange a été évalué en valeur moné- taire.
Les laines et moutons se vendent à la toison, les grains à la gueça'a ou à la zegguenlyay les dattes se vendent à la charge (hamel) ou à la gueça'a.
La charge de dattes, el-hamel, est une mesure qui donne à peu près le chargement d'un chameau de moyenne taille. La charge et la gueça'a ne sont pas identiques dans toutes les oasis.
Nous donnerons ici la valeur de la charge dans les groupes offrant des types différents. On distingue la charge deTîmmi, celle de Bouda et Tesâbit, celle de Timimoun, Tamenttt et Zouà. La charge de Tîmmi, celle qui est le plus en usage, comprend six gueça'a.
La gueça'a est une mesure fictive, en ce sens qu'il n'y a pas de vases de sa capacité employésau mesurage. La gueça'a se compose de 12 zegguen (espèce de boisseau) ; chaque
sur chaque dattier la moitié des régimes femelles en fleur, afin d'avoir ainsi tous les ans une récolte. Sans cette précaution, il arriverait, comme dans nos oasis, que les dattiers ne produiraient que tous les deux ans. (H. D.)
VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'AOUGUEROOt. 61
zeggaenîya* comprend 8 mestemeny chsiqne mestemoûna^ est le i^olume représenté par six poignées de blé, la poignée étaDt prise sans se servir du pouce, mais seulement des qaatre autres doigts de la main.
La zegguenîya de Timmi s'évalue aussi avec des dattes. Elle comprend douze palmées de . dattes, c'est-à-dire douze fois ce que Ton peut retirer de dattes d'un tas, en y intro- duisant une main et la soulevant à plat, la paume en dessus.
Ces palmées se nomment lahoua.
Pour le mesurage, on se sert de vases que l'acheteur remplit tant qu'il peut, sans toutefois comprimer les fruits et qui, ainsi remplis, donnent à peu près les résultats en quanti- tés indiquées ci-dessus.
Dans les groupes de Bouda et Tesâbit, la charge est de 10 gueça'a; chaque gueça'a comprend 6 zegguen. La zeggue- oiya est la même que celle de Timmi, d'où il résulte que la charge de Tesâbit et Bouda est plus petite d'un sixième que celle de Timmi.
Dans les groupes de Tamentît et de Zouâ, et au Timi- moan, la charge comprend 60 gueça'a. La gueça'a est un pea plus forte que la zeggueniya de Timmi, tandis que la zeggaeniya de Timmi comprend 8 mestemen.
La gueça'a de Timimoun en comprend 10 et deux tiers de l'évaluation de Timmi. Il est vrai qu'à Timmi on donne 12 zeggueniya à la charge, tandis qu'à Timimoun on ne donne que 60 gueça'a.
Il résulte toutefois de l'évaluation ci-dessus que la charge du Timimoun et de Tamentit est un peu plus forte que celle de Timmi et dans la proportion de 21 à 20 à peu près.
Rien n'est plus variable que le prix des dattes : il varie entre 2 fr. 50 et 50 francs la charge, suivant les récoltes. En 1858, le prix moyen de la charge était de 10 à 15 francs, sui- ^ot la qualité; en 1859, il était de 40 à 45 francs.
1. Singulier de %egguen, (H. D.) t. SÎDgolier de mestemen* (H. D.)
62 VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'aOUGUEROÛT.
Monnaies. — Nous avons dit que révaluation des prix des denrées d'échange se faisait ordinairement en argent. Cette évaluation donne lieu généralement à l'emploi d'une dénomination monétaire fictive : le metkal ou miskal^, mon^ naie qui n'existe pas, ou plutôt qui n'existe plus. Le metkal joue dans les transactions le rôle que joue encore chez nous le petit écu de 3 francs qui n'existe plus. Mille écus chez nous veulent dire trois mille francs.
Le metkal représente 10 ouqiya ou 3 fr. 35 dans le Touât et le Gourâra.
Les pièces de monnaie ayant cours et qui se trouvent dans les oasis sont :
Le doûro boû medfa' ', piastre aux colonnes, d'Espagne ; sa valeur est de 18 ouqiya ou 6 francs au Touât, 16 ouqtya ou 5 fr. 35 au Tidïkelt.
Le doûro français, notre pièce de 5 francs, qui est très estimée; sa valeur est de 16 ouqtya ou 5 fr. 35 au Tîmmi, 15 ouqiya ou 5 francs au Tidïkelt.
Le riâl, valant 6 ouqiya ou 24 mouzoûna = 2 francs.
Le rebia\ valant 6 mouzoûna (ou 6 oudjouh) = 0 fr. 50.
Vouqiya ou dirhem, valante mouzoûna = Ofr. 333.
On compte généralement 3 ouqiya dans le franc. Prise isolément, Vouqiya passe pour 0 fr. 35.
Le thenin, valant 3 mouzoûna = Ofr. 25.
Enfin la mouzoûna (ou oudjy face), dont la valeur est un peu plus grande que 6 liards (sept centimes et demi). C'est une toute petite pièce d'argent.
Poids et mesures. — Pour tous les articles d'une assez grande valeur sous un petit volume, les transactions ne se
r
1. Mieux mithqâL Cette monnaie de compte, représentant un poids, est marocaine d'origine. Mais tout en équivalant à dix ouqiya, comme au Touât, au Maroc, le mithqâl ne vaut que cinquante centimes. (H. D.)
2. Douro aux canons, à cause des colonnes d*Hercule que portent ces pièces espagnoles, et que les Arabes prennent pour des canons. (H. D.)
Y0TÂ6E AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 63
font plus au mesurage, mais au poids, l'unité de poids est la livre. Cette livre est à peu près la même que la nôtres
Les livres-poids des marchands représentent le poids de 17 doûro boû medfa'. Cette livre comprend 17 onces que Ton nomme aouâq (au singulier ouqlya). Le doûro boû medfa' représente l'once par son poids; les subdivisions de l'once s'obtiennent ainsi par les subdivisions monétaires.
Les liquides précieux se vendent au moyen de certains vases que chaque marchand s'est donné comme mesure. Ces liquides sont le mieU l'huile. Quant aux essences, elles se Tendent au flacon et à vue d'œil. Il en est de môme du bearre, que l'on vend en bloc et au jugé.
Gomme unité de mesure longitudinale, ils emploient la coadée ou dhera% et la palme ou cheber.
Quelques marchands ont aussi une mesure graduée qu'on appelle kdla (c'est probablement la canne) et qu'ils ont achetée aux caravanes marocaines.
Cette mesure est un peu plus grande que la coudée, et il nous est impossible de préciser sa longueur.
Races distinctes des oasis. — Mœurs et coutumes des habitants. — Pendant notre séjour, nous avons pu étudier les divers types d'habitants qu'on trouve dans les oasis. Il nous a semblé hors de doute qu'il y avait quatre races dis* tinctes :
Arabes, Zenâta ou Berbères (race blanche) ; Harâtîn ou autochtones. Nègres (race noire).
Il sera, croyons-nous, curieux d'étudier un jour l'histoire de chaque groupe appartenant à ces diverses races. Les questions que nous avons adressées aux habitants du Gou- râraeldu Touât ne nous ont rien appris de saillant; aussi ûous bornerons-nous à transcrire ici les déductions que
1. D'après Tindication qui suit la livre du Touât pèse au plus 0 kil. 460, l) poids d'une piastre aux colonnes, qui est Tonce du Touât, étant de 0 kil. 027045. (H. D.)
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nous avons tirées de Tétat des choses existantes dans la société gourârienne et touâlienne.
Tout d'abord dans les oasis, on remarque une grande distinction de forts et de faibles. Les forts et puissants sont originaires de race blanche, les faibles appartiennent à la race noire. Cette distinction joue un grand rôle; aussi la tradition de Torigine ne se perd-elle point, en dépit des mélanges qui ont altéré soit les traits, soit la couleur de la peau. Les races blanches et leurs descendants, quelle que soit devenue leur couleur, sont races nobles, les races noires sont races de plèbe.
Les races nobles se partagent les oasis que Ton distingue en arabes et zenâta ou berbères. Les oasis arabes sont groupées ensemble, les oasis berbères paieillement. Dans les unes et les autres se retrouvent les deux autres races, dans les mômes conditions d'infériorité, servage pour Tune, escla- vage pour l'autre.
Si l'on étudie les groupements des oasis berbères et des oasis arabes, on trouve, que leur distinction territoriale ré- pond à des conditions stratégiques bien formulées. Les oasis arabes composent les groupes du nord et ceux de l'est, formant une ligne de places fortes opposée à toute agression du sud et de l'ouest, et constituant une occupa- tion militaire très rationnelle pour un peuple envahisseur : c'est un front de bataille faisant face à l'est, et dont l'aile droite, à portée des renforts, est surtout très forte. Si, à côté de cette remarque, nous plaçons celle que les frac- tions arabes du Gourâra et du Touât sont sœurs des frac- tions des Mekhâdema etSaliddeMethlîli et Ouarglâ, habitant au nord-est, tout l'historique du Gourâra et du Touât se dessine à grands traits. Le flot musulman explique tout. Les Berâber ou Berbères, fuyant devant le torrent islamique, ont envahi le Gourâra et le Touât et s'y sont installés; ils ont pour cela dépossédé les Harâttn cultivateurs du sol et en ont fait leurs fermiers. Plus tard, les Arabes ont continué
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leurs envahissements et ont amené les Berbères à compo- sition.
Il en est résulté pour ces derniers un partage du sol et la conversion à la loi de Mohammed. Quant aux dépossédés, ilsoDt changé de maîtres dans le partage, restant attachés à la glèbe.
Pour les nègres esclaves ou affranchis, leur origine n'est pasdouteuse» chaque jour la traite terrestre répare les pertes de la veille.
Noos avons tenu à émettre dès l'abord ces déductions qui nous ont frappés parce que nous croyons qu'on s*est trompé beaucoup à propos des Harâttn (au singulier on dit Hartâni).
La couleur noire des Harâttn a fait croire qu'ils étaient des affranchis ou fils d'affranchis, nègres, il n'en est rien. C'est une race à part, et nous n'hésitons pas à voir en eux les anciens propriétaires des oasis réduits à la condition de cultiver pour leurs vainqueurs leurs anciennes terres qu'on leur a enlevées par droit de conquête. La couleur noire des Haràtîn est plus bleue que celle des nègres ; leur nez n'est pas épaté, leur front n'est pas déprimé; ils sont plus grêles, plus intelligents, ils n'ont pas les marques et tatouages sou- daniens; bref, ils offrent tous les caractères d'une classe à part dans la race noire ^
Enfin, nous donnerons encore pour preuve l'antipathie qui règne entre les nègres et les Harâtin. Le Hart&ni entre en fureur si vous l'appelez nègre, il n'est point esclave ni affranchi, il ne veut pas qu'on le confonde avec l'originaire du Soudan. A son tour, et c'est là un fait singulier, le nègre est froissé si vous l'appelez Haràtîn, il se hâte de vous dire qu'il est esclave ou affranchi et de rectifier votre erreur.
1. Les Haràtîn sont bien, dans le Touàt, comme dans le Fezzàn, TOuàd fttgb, etc... les représentants de l'ancienne race garamantique. Comp. ^ire Exploration du Sahara: les Touareg du Nord, 1864, pp. 278, 294 et «wv. (H. D.)
toc. DB 6É0€1. — 1*' TRIMESTRE 1893. XIV. ^ 5
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S'il est esclave, ce n'est pas sa faute^ il n'a pas été le plus fort; il obéit à son maître parce qu'il le faut bien, mais il tient son origine pour bonne et honorable en dépit du malheur qui le rive à sa chaîne, tandis qu'il méprise celle des Haràlîn.
Ge n'est pas seulement une division territoriale qui sé- pare les oasis berbères des oasis arabes. Les Zenâta ou Ber- bères, comme leurs frères les Kabyles de l'Algérie et du Maroc, ont conservé leur cachet particulier, leur amour d'indépendance et de liberté ; comme eux aussi ils ont fait à l'islamisme le sacrifice de leur foi religieuse, mais en de- venant musulmans ils ne se sont pas fusionnés dans la grande famille arabe, ils ont gardé leur autonomie et la langue qui leur est propre.
Nous n'avons pas pu recueillir des renseignements cer- tains sur la lutte longue et ardente que, nous n'en doutons pas, a amenée la conversion des Zenâta du Gourâra et du Touât. La position des oasis arabes et l'origine de leurs habitants indiquent suffisamment que l'agression musul- mane est venue du nord et par Methlili et Golôa'. Les pre- miers efforts se sont portés sur les oasis les plus rapprochées du nord-est, les plus à portée des secours et des communi- cations avec les parties soumises du Tell et du Sahara. Ge fut le groupe de Tabelkouza et de Tinerkouk qui dut être le premier but des efforts des envahisseurs. Après cela, de- vant la difficulté de percer les oasis berbères nombreuses et puissantes, la conquête dut s'attacher à se créer un rem- part contre toute agression et pour cela prolonger sa ligne d'occupation dans le sud en s'emparant des oasis les plus à Test de l'archipel. C'était d'ailleurs la route du Soudan^ où l'achat et la capture des esclaves devait fournir ample moisson d'adeptes du mahométisme. Il est probable qu'In- Çàlah fut occupé par les Arabes après leur installation dans les oasis des Djereîfât, des Khenâfsa et de TAougueroût. Ge qui tend à prouver'qu'In-Çàlah a été longtemps oasis arabe,
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c'est le nombre de serviteurs religieux qu'y compte la fa- mille de Sîdi Cheikh.
Cette occupation toute rationnelle d'une ligne de places allant du nord au sud, ayant au nord un massif puissant et serré d'oasis pour maintenir les communications avec le Tell et le Sahara à l'est, n'offrait pas seulement aux Arabes une route pour aller au Soudan, mais elle leur permettait de continuer en sûreté leur vie de peuple pasteur. Leurs oasis mettaient à l'abri de toute agression les immenses espaces occupés par les Gha'anba situés à l'est du Gou- râra et du Touàt et au nord du djebel Bâten. Ces habi- tudes pastorales se sont conservées en effet jusqu'à nos jours.
Parmi les oasis du Tinerkouk, celle d'Adghar a longtemps joiié le rôle de capitale des Arabes, et ce n'est qu'à la fin du siècle dernier qu'elle a perdu ce rang pour disparaître presque entièrement. Adghar, et probablement les tribus arabes qui s'y rattachaient, mettait huit cents cavaliers et plusieurs milliers de fantassins sous les armes. Un sultan y gouvernait et se revêtait d'or et de soie.
Nous ayons visité ce qui reste de cette reine des oasis et sur ses débris nous avons fait l'aumône au pelit-fils de son dernier sultan. C'était un vieillard couvert de haillons, au- trefois né dans la pourpre.
La destruction d'Adghar date d'une soixantaine d'années environ.
< La puissance est mère de l'injustice, disent les Arabes^ mais l'iniquité ne profite jamais. ii>
Les sultans d'Adghar, éblouis par leurs richesses et la force de leurs soldats, étaient devenus de redoutables tyrans, impitoyables pour leurs ennemis, leurs voisins et môme pour leurs serviteurs. Leur aveuglement et leur tyrannie amenèrent des luttes intestines, des émigrations^ des mas- sacres. L'étranger prit part à ces luttes, et de massacres en massacres, de destruction en destruction, leur capitale, au-
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trefois si florissante, devint un monceau de ruines. Les survivants de ces dissensions s'éloignèrent, car le doigt de Dieu s'était appesanti sur leur cité; ils se réfugièrent à Brinkân et chez les Touareg, où ils sont encore aujour- d'hui.
Il ne revint que quelques familles qui vivent aujourd'hui au milieu des débris de toute cette splendeur, débris que les sables leur disputent, car sur des étendues immenses les sables ont enterré les palmiers, dont la cime, seule vi- sible, semble protester contre le flot qui l'engloutit. Dans les bas-fonds des dunes nous retrouvâmes des canaux qu'alimentent des puits recouverts aujourd'hui. Ces canaux roulent de grandes quantités d'eau qui se perdent dans les sables. Il y avait, dit-on, autrefois dix-huit conduits pareils dont chacun aurait fait tourner un moulin.
Tout ce passé de luxe, de prospérité, comme de malheur et de misère, s'ensevelit journellement sous le linceul jau- nâtre que la brise étend en se jouant.
La lutte entre la race berbère ou kabyle, dont font partie les Zenâta, et la race arabe a dû être longue et opiniâtre; tout dénote, encore aujourd'hui, le caractère particulier des combattants. Ce dut être une guerre à mort bien terrible. Chez les Arabes, un enthousiasme fanatique, ne reculant de- vant aucun péril, le qoràn d'une main, le glaive de l'autre; la conversion ou la mort. Chez les Berbères, une énergie sombre, un acharnement de résistance que leur a donné le génie des obstacles, etqui de guerre lasse a dû céder un jour cependant devant Timpitoyable dilemme de la bannière musulmane, mais sans autre concession. Le Berbère a dû sacrifier sa foi religieuse^ mais il n'a rien sacrifié de plus, et il est resté BedoAce, c'est-à-dire ennemi. Du jour où il s'est converti, sa résist^ance a été toute-puissante, car il a détruit l'arme la plus terrible de ses adversaires, le fanatisme.
Les deux peuples sont restés en présence avec les simples qualités militaii*es qui leur étaient propres, c'est-à->
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dire, les Arabes, avec l'habitude d'initiative, l'esprit d'aven- tare, la hardiesse, cherchant la liberté dans l'espace; les Berbères, avec l'habitude de la résistance organisée', l'esprit de leur nationalité, le courage du foyer, cherchant la liberté dans le coin de terre dont ils avaient fait leur dernier rem- part.
Ce sont les descendants de ces deux races que nous avons trouvés encore en face de nos colonnes quand nous avons mis le pied sur le sol africain. Les Arabes nous ont attaqués partout où ils l'ont pu. Les Kabyles nous ont attendus. Les premiers nous ont fait une guerre de vitesse, de surprises, les derniers une guerre pied à pied. Ge qui explique que les Kabyles ont été les derniers soumis, car nous avons dû parer d'abord les coups qui nous étaient portés avant d'aller chercher un ennemi qui se bornait à nous attendre.
La scission profonde qui existe entre les Arabes et les Zenàta du Gourâra et du Touât est tout entière dans les traditions des qualités militaires anciennes des deux races, et cette tradition se lit sur le sol. Les oasis berbères sont admirablement fortifiées, les jardins sont entourés, les eaux sont défendues, tout est prévu pour la résistance de pied ferme. Les Zenâta ne sont pas voyageurs ; ils n'ont pas de troupeaux, pas de cavalerie, ils ne commercent que chez eux, sont industriels, mais sédentaires.
Les Arabes ont leurs fortifications moins bien entendues; quelques-unes de leurs oasis, surtout celles du Tabelkouza, n'ont pas de murs, mais des maisons et des tentes jetées çà et là au milieu des palmiers. En revanche, ils sont organisés pour le déplacement et par suite pour la réunion de leurs forces. Ils ont des troupeaux de chameaux qui paissent au nord et à l'est de leur ligne d'oasis, ils ont des chevaux et des fantassins habitués à voyager, à chasser, à lutter en rase campagne.
Les Zenâta sont inexpugnables pour les Arabes. Ceux-ci tf ont à leur tour rien à redouter d'un peuple qui ne con-
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naît qae ses murs et n'en sort pas. C'est ce qui leur permet, quoique bien moins nombreux que les Zenâta, de vivre côte à côte avec eux et d'en être même redoutés. Aussi disent- ils avec orgueil qu'ils sont respectés par les invasions des tribus marocaines. Tandis que les oasis berbères, pour s'en débarrasser et sauver leurs palmiers, sont souvent obligées de payer rançon et d'éloigner les bandes pillardes à coups de dattes, ils s'en débarrassent, eux, en se réunissant, allant leur offrir le combat, et les chassent à coups de fusil.
Il nous a paru nécessaire de bien établir la distinction sociale qui existe entre les deux races qui se sont partagé la possession des oasis parce que cette distinction jette un jour nouveau sur bien des questions qui ont été débattues, et surtout sur la question commerciale qui a tant occupé et occupe encore la presse algérienne. Nous croyons que ce qui a le plus manqué aux débats, ce sont les données cer- taines. Chacun a donné sa théorie, nul ne s'est préoccupé de savoir si la base qui lui servait à la bâtir était vraie. On a ainsi égaré l'opinion.
Nous traiterons plus loin de la question commerciale, dont nous avons fait un chapitre séparé, nous nous bornons ici à indiquer à grands traits ce qui est résulté pour le com- merce de cette différence d'organisation des deux races pré- pondérantes du Gouràra et du Touàt.
Les oasis berbères, en raison précisément de leur force de résistance, de leurs habitudes d'industrie, sont devenues des centres commerciaux importants, parce que les ri- chesses y sont en sûreté et les marchands de tout pays tiennent à avoir leurs magasins à l'abri. Leurs habitants sont casaniers, ils ne voyagent pas et ne commercent que chez eux ; les caravanistes y sont toujours bien accueillis et y trouvent des échanges rapides. Ces caravanistes sont Arabes ; à eux les voyages, les explorations, qui ne sont pas dans les mœurs des Zenâta. Vivant ainsi les uns par les autres^ il en est résulté des associations commerciales, dont
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les bailleurs de fonds ont été toujours les Berbères. Les grands négociants des oasis zenâta sont devenus de véri- tables armateurs d« caravanes. Ils associent les Arabes cara- vanistes aux bénéfices. Mais c'est un rude métier que celui de caravanîste ; il faut être jeune, brave, entreprenant; les voys^es sont longs et périlleux. Si les bénéfices sont gros, les fatigues sont énormes, et tel qui fait une fois le voyage au Sou- dan attendra que le besoin le presse pour le renouveler. C'est ce qui explique que les Arabes ne s'enrichissent pas, tandis que les armateurs berbères y font fortune. Chaque année, en effet, ceux-ci trouvent des besogneux qui se risquent aux voyages lointains ; chaque année ils ont de gros gains, tandis que l'Arabe se repose après une campagne pénible. C'est là ce qui explique que tout le commerce soit pour ainsi dire aux mains des Zenâta.
Les Berbères, nous avons dit, ont conservé leur autono- mie et leur langue particulière. Nous retrouvons aussi dans leurs oasis, comme chez les Kabyles, cette même organisation des djema*a assemblées souveraines. Si quelques hommes jouissent dans les djema'a d'une autorité incontestée, d'une initiative puissante, ce n'est qu'un résultat d'influence et non de droit. Cette autorité, cette influence, pourront s'exer- cer sans opposition dans des affaires de minime importance, mais seront sans force dans les grandes questions d'intérêt gé- néral. C'est surtout par les alliances de famille, par le nombre et la richesse des parents que cette influence s'établit. C'est à l'omnipotence des djema'a que nous avons dû le refus de relations que nous avons éprouvé et l'attitude hostile qui nous a été opposée. Il est probable que les riches commer- çants n'auraient pas mieux demandé que d'entrer en relations commerciales, mais la masse du peuple les en a empêchés.
Chez les Arabes, l'influence du chef est au contraire toute^ poissante, surtout l'influence religieuse. La présence parmi nous de Stdi Boû Beker, fils du célèbre marabout Sîdi Hamza,
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nous a amené tous les chefs arabes dont l'autorité nous a ouvert toutes les oasis> en dépit du mauvais vouloir de la masse, qui a protesté par l'abstention, en se bornant à nous tolérer par obéissance pour ses chefs.
Arabes et Berbères croiraient dégénérer s'ils travaillaient le sol. Adonnés à cette molle paresse que les climats chauds engendrent, ils se bornent à surveiller les travaux de leurs gens à peau noire; leurs dattiers leur offrent non seulement le pain quotidien, mais le moyen de se procurer les den- rées alimentaires de luxe que nos caravanes leur apportent, ainsi que les épices, cotonnades, métaux, huiles, savons, denrées industrielles et coloniales dont ils ont besoin et que les Marocains fournissent. Sous les palmiers, les Harâtîn et les nègres cultivent quelques légumes, navets, carottes, melons, pastèques, orge, blé, conconabrôs pour les maîtres; quelques cotonniers, figuiers et grenadiers, enfin une plante fourragère nommée foçça qui n'est autre chose qu'une espèce de trèfle à végétation très active, que Ton coupe tous les vingt jours, temps suffi3ant pour qu'il grandisse de plus d'un pied. Ce trèfle sert à nourrir les quelque^ chèvres que pos- sède chaque maison. Les travaux d^eau, les fegâguir^y les puits, les canaux, la construction des habitations en briques cuites au soleil sont les œuvres des nègres. Ils sont, par droit de naissance, voués au travail pour les castes privilégiées, et acceptent du reste sans difficulté la position qui leurest faite. Quand nous disons sans difficulté, on pourrait nous opposer que la condition forcée de l'esclave, anormale pour l'être dénué de raison, doit soulever au moins dans son cœur le désir d'une liberté dont il voit que d'autres jouissent. Eh bien ! nous en doutons, au moins pour la grande majorité des esclaves. C'est qu'en effet lent position est généralement préférable à celle des Harâtîn. Le Hartâni est librQ en droit, mais n'en a pas moins à supporter les dures exigences de ce
r 1. Au singulier foggâra : puits à galerie souterraine. (H. D.)
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maître impitoyable qu'on nomme la faim. Ge n'est qu'à la condition de travailler qu'il peut vivre sur un sol qui ne lui appartient pas, et dont il ne récolte pour lui que le cin- qaième des produits obtenus par ses labours. Le nègre esclave est obligatoirement nourri, vêtu et logé par son maître; il a pour le proléger le code islamique appliqué ri- gooreusement au Gourâra et au Touât dans toutes ses prescriptions paternelles. Si Tesclave souffre de la faim chez son maître, on oblige ce dernier à le vendre. Les mau- Tais traitements lui sont rarement infligés et jamais sans motif. Si ce n'était cette torture morale, que nous lui attri- buons volontiers et qu'il a rarement, de se savoir marchan- dise, sa condition matérielle est cent fois préférable à celle du Hartâni, pour lequel il a du reste, ainsi que nous l'avons dit, le plus souverain mépris.
La haute opinion que l'Arabe et le Berbère ont de leur position sociale dans le milieu où ils vivent, leur a fait con- tracter des habitudes aristocratiques qui ne manquent pas d'une certaine dignité. Leur manière de se draper a un ca- chet de noblesse, leur démarche est lente et grave, on voit qu'ils étudient leur maintien; ils affectent la discrétion et le calme dans leurs relations de politesse. Ces dehors de lenteur et de froideur tiennent aussi du reste à leurs habi- tudes de paresse. Pendant les longues journées d'été sous ce ciel embrasé, le milieu du jour se passe à dor- mir, pendant que les Harâtîn et les nègres n'ont d'autre occupation que de diriger l'eau des conduits dans les jardins et de dormir ensuite sur le sable à Tombre des palmiers. Tout ce monde se réveille avec le déclin du soleil; les femmes des riches montent sur les terrasses pour humer les premières bouffées fraîches du soir et travailler à leur tissage, pendant que celles des malheureux et les négresses préparent les aliments. Les hommes sortent et vont s'as- surer du travail des serviteurs. On conduit dans les jardins les quelques chèvres et brebis à poil ras (daman) que^
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chaque famille possède pour se procurer le lait destiné à affranchir les dattes * • Après le repas du soir, on se répand en foule dans les jardins pour y jouir de la douce tempéra- ture; les joueurs de flûte se font entendre; les chanteurs les accompagnent de la voix et en frappant de leur main en cadence; les négresses et les enfants jouent et dansent; les hommes graves forment des mVâd où Ton cause des nou- velles du jour, des histoires passées, tout en fumant le tabagha (tabac) acheté dans les oasis au sud de Tîmmi. La pipe du fumeur passe de bouche en bouche, les groupes principaux se tiennent près des portes; l'entrée de ces portes est un long vestibule couvert de larges bancs en pierre où se tiennent des réunions et où couche toujours nombreuse compagnie.
Gomme on le voit, la première partie de la nuit est toute au mouvement, à la joie, au plaisir, au travail : les serviteurs sont occupés dans les jardins à l'arrosage. Ce n'est qu'après le milieu de la nuit que les chants cessent peu à peu ; cha- cun se dispose à dormir au frais, les riches et leurs femmes sur les terrasses, les nègres et Harâtln sur le sable, dans les jardins, à portée de leurs travaux. Le calme règne ensuite jusqu'à l'appel matinal du muezzin qui convoque à la prière. Les hommes prient avec une ferveur affectée, vont ensuite à leurs affaires, visiter leursjardins, pendant que les femmes ont repris leurs travaux et que le déjeuner se prépare; après quoi chacun ira chercher le coin le plus frais pour la sieste ou meguîL
On sait tout ce qu'il y a de repos et de calme dans l'exis- tence des habitants des oasis. C'est à ces habitudes paisibles que l'on doit, selon nous, attribuer la douceur de leurs mœurs, douceur beaucoup plus grande encore chez les Ber- bères que chez les Arabes.
Les travaux ordinaires sont peu de chose : ils se bornent
1 . La datte est un fruit très nourissant, très sain mais échauffant ; le lait est rafraîchissant. (H. D.)
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aiu soins des palmiers et à une culture maraichère insigni- fiante; le peu de blé et d'orge qu'on ensemence est cultivé par planches, comme les légumes; il n'y a de pénible que les travaux d'art, l'entretien et le curage des canaux ; des murs d'enceinte d'habitation. Ces travaux se font en commun par les propriétaires des eaux, pour les fegàguir et canaux, par tout le monde pour les murs de défense, etparcbacuupour sa propre maison, bien entendu, toujours, au moyen des clients Harâtîn ou des esclaves.
Les habitants des oasis sont bons, hospitaliers, peu vindi- catifs, amis des plaisirs sensuels, très probes dans leurs re- lations commerciales ou amicales, fanatiques à l'extrême dans leurs convictions religieuses. Leur pays est encore un pays à miracles où les chérifs ont beau jeu pour se faire hono- rer et bien traiter, surtout ceux quise posent en martyrs des chrétiens. Aussi les marabouts y jouissent-ils d'une grande TÔiération et ont-ils trouvé moyen d'y pulluler.
Les tolba^ y sont en grand nombre, les chorfa^ pareille- ment, chacun jouant de son mieux son rôle de prédestiné, poar améliorer sa position sur cette terre en attendant mieux pour l'autre vie.
Quelques écrivains ont parlé des mœurs des oasis du Gourâra et du Touâtet s'ils ne s'accordent pas sur le plus ou moins de libertinage, ils n'en constatent pas moins qu'il existe dans ces oasis une plus grande licence que dans nos possessions en général.
Cet amour des plaisirs sensuels tient à l'oisiveté, à la con- dition et à l'éducation misérables des femmes, et enfin aux facilités que donnent les labyrinthes des jardins.
Les femmes des djoudd ou nobles, se respectent et sont respectées de tous; elles sortent rarement et toujours accompagnées de négresses ou de femmes de Harâtîn; elles
1. Tolba est le pluriel de tâleb, lettré, étudiant en théologie. (H. D.)
2. Chorfa est le pluriel de cherîf : noble, c'est-à-dire descendant de lohammed, le prophète. (H. D.)
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se tiennent le plus souvent sur leurs terrasses et vaquent aux travaux de l'intérieur. Leurs maris et leurs parents ont pour elles la même jalousie que les Arabes et les Kabyles de nos possessions, et il leur serait difficile de mal se con- duire avec l'existence de réclusion presque perpétuelle, dans les villages bien peuplés d'où le mari s'absente rare- ment.
Les reproches de licence et de libertinage s'appliquent aux malheureuses femmes des Haràtîn (ce sont le plus sou- vent les veuves, les orphelines) et aux pauvres négresses, qui n'en peuventmais. Comme on le voit, misère et malheur sont les pourvoyeurs de la débauche dans un pays où la femme ne connaît pas le mot pudeur, où regorgent les mendiants, ou la hideuse famine fait tous les ans son apparition.
A leur arrivée près d'une oasis, les caravanes sont littéra- lement assaillies par des vieillards mourant de faim, de chétifs enfants criant misère, des femmes demi-nues nous tendent la main, tous Harâlîn. Le nègre et la négresse es- claves sont nourris par leur maître; la loi religieuse lui en fait un devoir, mais le Hartâni n'a que ses bras et son travail pour se procurer le cinquième seulement des produits du sol de son std ou patron. Ce patron doit aide et protection à son client en retour d'un dévouement et d'une obéissance presque absolus. Cette protection est bien souvent illusoire et n'est dans tous les cas qu'un hautain échange où tout le bénéfice est pour le seigneur. Que le Hartâni meure, sa fille, sa veuve, conserveront cette protection de leur patron.
Cette protection ira presque à quelques aumônes insuffi- santes, lùaislafaim ne tardera pasà se faire sentir. Heureuses les jeunes et jolies, elles courront les jardins et trouveront à vivre sans que personne leur fasse honte, et tel qui le jour aura l'air de les mépriser le soir ira secrètement leur porter ses vices et son obole.
M. le général Daumasfait direà un vieillard de Timimoun : € Allez, jeunes gens, vous anîiuser dans les jardins avec les
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jeanes filles.» Cette phrase a été, delà pari de M. le lieutenant- colonel de Colomb, l'objet de réfutations sérieuses. Pour nous, Doas n'y voyons que renonciation en style animé d'une idée générale sur la facilité des mœurs des oasis et nous croyons assez à la possibilité d'un pareil propos égrillard dans an moment de bonne humeur et de réminiscence de jeunesse. Certainement, dans toutes les oasis il existe des coureuses de jardins, des khedddmàt 'alâ rouâhhoum plasou moins avérées, que les jeunes gens connaissent et qui vivent plus ou moins bien de ce que nous nommerons (à regret) leurs charmes. Ce sont généralement des veuves ou orphelines de Harâtin et des négresses que leurs maîtres ou maîtresses livrent à ce commerce.
Si dans certains points des chefs influents s'opposent à un dévergondage trop ébonté, ils le tolèrent cependant en principe et ne luttent que contre les scandales trop patents.
Nous avons bien involontairement pu juger par nous- mêmes du peu de soin apporté à maintenir dans de justes bornes l'étalage de leurs vices et de leur misère par les mal- beareuses prostituées des oasis.
Kous avons vu, dès notre arrivée à Sîdi Mançoûr, deux ou trois jeunes Hartànîyât et négresses, d'allures non équivoques qui, parées de bijoux, le front ha^^t, s'en venaient en plein jour dans les tentes de nos Arabes y entamer effrontément les conversations les plus gaillardes et ré pondre hardiment aux qaolibets des jeunes gens. Nous avons vu à toutes les oasis nombre de nos convoyeurs qui, à la tombée de la nuit, quit- taient le camp, munis de quelques poignées de grain ou de farine, et rentraient plus tard les mains vides, ré pondant par on sourire confus et une indication non douteuse aux ques- tions embarrassantes que leur adressaient leurs amis en riant.
Tous les jours déjeunes femmes venaient mendier dans les tentes et savaient parler à voix basse.
Il nous est arrivé de demander, à propos d'une négresse et
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son enfant qu'une femme arabe offrait à la vente, pourquoi on la séparait de son mari. On nous répondit qu'elle n'était pas mariée. «Mais cet enfant, quel estson père? — Qui le sait? Les jardins ! Grâce à eux, sa maîtresse en tirera 100 francs de plus à cause du c marcassin > (nom que Ton donne aux négrillons) >.
Cependant les oasis que nous avons visitées sontréputées pour celles où les mœurs sont les plus pures. Que serait-ce à Timimoun, à Deldoûn, à Adghar de Timmi, aux Oulâd Sa'ïd, etc., etc.?
Pour que ces détails hideux soient venus nous heurter en face, il faut que la lèpre soit bien vivace et bien profonde. Que signifie d'ailleurs cette vente d'esclaves où les jeunes né- gresses se vendent d'autant plus cher qu'elles sont plus jolies et que leur corps est moins flétri ?
Que ce soit le grand trafic des esclaves, trafic qui porte presque uniquement sur des femmes jeunes, filles et enfants, et qui tous les ans enamènedes milliersdu Soudan, que ce soit cette habitude déjouer avec la chair humaine, que ce soient la misère et Tabsence du sens moral chez les Harâ- tin, que ce soit les latitudes de la loi musulmane qui per- mettent à rhomme toute liberté avec ses esclaves, que ce soient les facilités de mariage et de divorce, nous n'en devons pas moins constater une grande immoralité dans les oasis du Gourâra et du Touât, où la femme à peau noire n'est rien, et se donne à qui la veut, heureuse, l'infortunée qu'elle est, quand on la prend.
Le costume du pays est en général le costume arabe, mais dépouillé de tout son luxe. La plupart des habitants, hommes et femmes, sont fort peu vêtus. La mise des femmes otfre seule quelques singularités. Celles qui appartiennent à une famille aisée portent, outre le hâîk qui s'attache sur les épaules, une espèce de jupon formé d'un long hâïk dont elles s'entourent le corps, qu^elles fixent autour de la taille au moyen d'une corde qui permet de laisser retomber
VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'aOUGUEROÛT. 79
sur les hanches la partie supérieure de ce hâïk. Afin de don- ner de l'ampleur pour la marche, elles plient assez artiste- ment cette étoffe sur la corde une fois que celle-ci est attachée. Elles portent aussi comme nos femmes arabes des bracelets de pied et de main, en corne, en bois, en étain, cuivre, argent et or, ainsi que d'immenses pendants d'oreilles fort lourds.
Les négresses et les HartâniyÀt vont toujours tête nue ; leur coiffure consiste en tresses faisant tout le tour de la tête et tombant jusqu'à la naissance du cou; sur le sommet de la tête, les cheveux ëont maintenus lisses.
Pour se coiffer, voici le procédé qu'elles emploient. Elles peignent leurs cheveux et les font retomber tout naturell ement autour de la tête ; elles se ceignent ensuite avec une corde destinée à séparer la partie à maintenir lisse de celle du des- sous qui sera tressée. Ces tresses se terminent par des bouts d'ambre, de corail, des kourdi ou cowries du Soudan. Cette coiffure ne manque pas de grâce. Les jeunes filles ont pour naarque distinctive l'épaule gauche nue, c'est-à-dire que le hàlk, au lieu de s'attacher sur l'épaule, s'attache sous l'aisselle de ce bras.
Les langues parlées sont de trois sortes : l'arabe, le zenâti et une langue soudanienne.
La rareté des pluies permet d'employer pour les con- stractions les briques en terre cuite au soleil. Cependant chaque orage amène des désastres. Les villages, si petits qu'ils soient, ont tous une citadelle ou qaçba qui est leur refuge en cas d'attaque sérieuse. Le choix de l'emplacement des qaçba est toujours judicieux. Mais, à l'exception des qaçba des grandes oasis, toutes les autres sont prenables par le manque d'eau, dont elles ne sont approvisionnées qu'au moyen de peaux de bouc qu'on y transporte à l'avance. Ces qaçba seraient de très mauvais moyens de résistance contre une force européenne munie de canons et de petits mortiers. Elles deviendraient de véritables nids à bombes
80 VOYAGE XV GOURÂRA ET A L'aOUGUEROÛT.
oùy par suite de rentassement des défenseurs et de leurs familles, chaque projectile amènerait des pertes cruelles.
La justice est rendue par des qâdhi, que nommait autrefois l'empereur du Maroc lorsque les oasis lui payaient l'impôt, ce qui n'a plus lieu depuis trente ou quarante ans.
Les qàdhi sont aujourd'hui nommés par les djema'a, ou par les chefs de l'autorité ; ils ne règlent que les contes- tations de jurisprudence civile; ils ne font point les mariages et divorces. Ce sont les imâm des mosquées que l'on nomme aussi chdhed (celui qui dit dans les mosquées la chehâday la profession de foi), qui règlent les contestations ayant une grande connexité avec la religion et qui font les mariages et divorces.
Les répressions des crimes et délits sont faites par la djema'a ou par le chef ayant assez d'autorité pour cela. Pour les crimes et délits contre les personnes, autres que les crimes contre les mœurs, la peine appliquée est celle du talion; l'adultère, le viol, quand ils sont punis, le sont par la flagellation et l'exposition publique à un pilori. Le vol est puni de l'amende, de la flagellation et du pilori, suivant la gravité. Pour cette dernière peine, le patient est attaché vigoureusement à un poteau vertical et on le laisse ainsi gardé par quelques hommes pendant tout le temps fixé pour sa peine ; il est privé de nourriture pendant tout ce temps.
A Timimoun et à Âdghar du Tlmmi, les chefs qui y commandent et dont l'autorité est incontestée pour tout ce qui touche à la police, punissent,de leur propre autorité, et sans consulter la djema'a. Ils frappent des amendes dont ils recueillent le montant; ils ont à leur solde des chaouch, un khôdjay un mouedhdhen (muezzin), un forgeron, un ma- réchal-ferrant, etc.; ils prélèvent pour ces dépenses des ziâra ou offrandes religieuses.
Les crimes sont fort rares, ils font date dans les oasis où ils ont été commis.
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROOt. 81
Le voleur, oatre la punition corporelle, est frappé de répro- bation. Il faut ordinairement qu'il s'expatrie. Ses filles, ses fils, ne trouveront pas à se marier. L'épithète de voleur est one grosse injure.
Les vols sont ordinairement le fait des esclaves. Le maître est responsable. C'est lui qui punit l'esclave ou le fait punir. Toatefois, le châtiment est toujours modéré, car « le nègre n'est point noble; c'est une brute que ses mauvais instincts de race maudite ont entouré, et qui a une valeur marchande qu'on ne doit point altérer »•
L'hospitalité est partout pratiquée sur une large échelle.
L'étranger est toujours hébergé pendant trois jours enliers dans la plupart des oasis. Cette mesure bienveillante tient non seulement à la douceur des habitants, mais encore an grand intérêt qu'ils ont à faciliter aux étrangers l'accès de leur pays. L'absence de caravanes serait un malheur immense pour le Gourâra, le Touât et le Tidikelt.
Le pays des oasis ressemble, quant à la configuration du sol, aux chotts de nos possessions.
Les oasis sont adossées aux pentes douces des rebords qui limitent de grands bassins.
C'est ce qui explique le parti adroit que leurs habitants ont su prendre pour se procurer de grandes quantités d'eau, par le moyen des fegâgui. Us ont foré des puits dans les parties élevées, de manière à créer ainsi des sources souterraines qu'ils ont reliées par des conduits, et ont ensuite creusé, sui- vant la ligne de la plus grande pente, une série de puits pour construire les canaux souterrains de communication qui les amènent â fleurde terre. De là les eaux sont distribuées pro- portionnellement aux droits des coassociés dans la construc- tion delà foggâra. Des contestations fréquentes ont lieu pour l'usage des eaux; elles sont réglées par un kidl el-mâ (mesu- reur de l'eau). Ce dernier possède, pour le mesurage,une plan . ehette,percéedetrousayantentreeuxune proportion connue, qui permet d'évaluer le débit des canaux, et de répartir l'eau
soc. DE 6É06B. — 1** TRIMESTRK 1893. XIY. — 6
82 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'aOUGUEROÛT.
dans toutes les proportions. C'est lui qui règleaussi les heures de répartition pour la nuit et pour le jour. La division première de l'eau est toujours facile entre les propriétaires originaires : elle consiste à faire autant d'ouvertures de même diamètre à une même hauteur qu'il y a de parts égales à faire, et à attribuer à chacun le nombre de parts qui lui reviennent. Mais, cette première répartition faite, viennent les ventes et cessions d'eau, faites le long du trajet du conduit de chacun des premiers propriétaires. La foggâra s'ensable, a besoin d'être nettoyée, les sous^cheteurs n'ont pas la quantité d'eau qui leur a été vendue . de là contes- tation que le kiâl el-mà est appelé à régler, etc.
Si la diversité d'origine et la lutte des Arabes et Berbères a laissé des traces profondes dans les mœurs, dans les habitudes administratives, dans la langue et dans le grou- pement général des oasis, d'autres causes étrangères ont modifié dans les détails quelques-uns de ces traits saillants qui différenciaient les deux races. Ces causes sont l'influence étrangère d'un peuple puissant, les Marocains, et les querelles intestines, ardentes, durant encore aujourd'hui et que nous voyons tous les jours se renouveler sans que nous en connaissions l'origine : la lutte des Safiàn et des Ihàmed.
Nous retrouvons dans les oasis berbères des familles d'origine arabe ayant une grande prépondérance et dont l'autorité» s'affaiblissant aujourd'hui tous les jours devant celle des djema'a, a été autrefois toute-puissante non seule- ment sur l'oasis où elle habitait mais sur des districts entiers. La présence et l'influence de ces familles arabes s'explique par l'antique soumission au Maroc des oasis berbères. Ce sont des familles de chefs, autrefois nommés par les empereurs du Maroc, alors que le Goaràra, le Tou&t et le Tidtkelt reconnaissaient leur suxeraineté. Des fiefs furent créés par ces empereurs en faveur des familles de no- blesse religieuse.
Ces fiefs furent transmis en apanage à leurs héritiers et
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aujourd'hui que les oasis ont cessé de reconnaître la suzeraineté marocaine depuis nombre d'années, la souve- raineté des djema'a tend à reprendre ses droits, inscrits dans les traditions de la masse. La souveraineté de ces vieilles familles tend à ne plus devenir qu'une influence puissante. C'est ce qui a lieu à Timimoun et à Adghar du Tîmmi, où les familles d'El-Hâdj 'Abd Er-Rahmânet d'El-- Bâdj Mohammed Ben EI-Hâdj Hasen ont encore une autorité considérable pour les questions administratives du deuxième ordre, autorité qui s'efface devant celle de la djema'a pour les questions d'une importance générale.
Les querelles intestines ont créé deux grands partis que l'on nomme Ihâmed et Saflàn, dont les luttes ont souvent ensanglanté le sol des oasis, qui sont encore en présence et au moindre prétexte recourent aux armes. Nous avons recherché l'origine de ces deux partis qui jouent un grand rôle encore aujourd'hui, ainsi que nous l'indiquerons plus loin.
L'explication qui nous a été donnée ne pouvant ration- nellement nous satisfaire, nous avons dû l'attribuer à d'an- ciennes révoltes politiques de familles puissantes, se dispu- tant la souveraineté du pays, tout en reconnaissant la suzeraineté marocaine. Autrement dit, des luttes de puis- santes familles féodales entre elles.
Un fait à noter, c'est que toutes les oasis arabes sont dans le même parti, celui dés Ihàmed, ou neutres le plus souvent, tandis que nous trouvons une scission dans celles des Ber- bères. En outre, nous trouvons des groupes qui sont neutres tant chez une race que chez l'autre. Enfin, nous trouvons des tribus nomades ayant pris fait et cause les unes pour les Ihàmed, les autres pour les Saflàn.
Pour qui counsdt l'esprit qui a présidé à l'envahis- sement arabe, la conclusion infaillible à déduire de ces simples observations, c'est que la rivalité des Ihàmed et des Safiàn est postérieure à la conversion des Zenâta ou
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Berbères et que son origine n'est pas religieuse. Ce qui le prouve^ c'est que parmi les nomades, d'origine arabe, nous trouvons des tribus de l'un et de l'autre parti, et pareillement cbez les nomades d'origine berbère.
Pour qu'ils se soient ainsi divisés en Ihàmed et en Safiân, il a fallu qu'ils fussent sollicités par quelque intérêt politique, et non point religieux, ni par un intérêt de race.
Nous n'avons pas à jeter un grand jour sur cette question et ce que nous en dirons n'a d'autre but que d'attirer l'attention des futurs historiens de ces contrées sur un passé obscur que de nouvelles recherches parviendront un jour à éclairer.
M. le lieutenant-colonel de Colomb, dans son excellente Notice sur les oasis du Sahara, fait remonter l'origine de la querelle à une époque peu éloignée de nous, vers 1825. Nous croyons que ce n'a été là qu'une reprise des hostilités, mais que l'existence des partis remonte bien plus loin.
En effet, la guerre entre Cheikh El-Barka, du district de Bouda, et son beau-père El-Hâdj El-Uaseîn du Tîmmi, ne suffirait pas à expliquer les nombreuses et sanglantes luttes qui se sont produites, depuis lors, entre des oasis qui n'ont pas pris part à la querelle des deux districts de Bouda et Tîmmi. D'ailleurs, Cheïkh El-Barka une fois mis à mort par son beau-frère et son beau-père, la guerre ne dura guère que quelques mois. Adghar fut assiégé inutilement par Moham- med Cheïkh, frère de Cheikh El-Barka. Forcé de lever le siège devant les contingents des Touareg, il fut poursuivi jusqu'à Bouda, oh la paix fut conclue à la demande du fils de Cheïkh El-Barka lui-même, qui était neveu de Cheïkh Mohammed du Timmi par sa mère.
M. de Colomb ajoute : c La guerre des Safiàn et Ihàmed n'a pas cessé un instant depuis cette époque, il n'y a plus eu de grands rassemblements, mais la discorde est partout et les districts voisins sont toujours en querelle et les armes à la main ; il y a même des districts qui ont des
^
VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'aOUGUEROÛT. 85
Isar appartenant aux deux partis : Tsabit est du nombre, et Tannée dernière encore les gens de El-Ma'iz et dé El- Habela, qui sontlbàmed^ altaquèrenlBrinkân, qui est Safiân.
c Aatrefois, paraît-il, les oasis reconnaissaient la sou- feraineté des empereurs du Maroc et leur payaient un împ6t. >
Ce rapprochement entre l'antique suzeraineté marocaine et les luttes actuelles dont le caractère est essentiellement politique, semble indiquer que ce consciencieux et érudit auteur ait eu comme un pressentiment qu'il y avait entre ces deux faits une obscure relation. Pour nous, nous croyons que c'est un reste de guerres féodales entre deux familles rivales, une guerre de Guelfes et de Gibelins, dont les chefs ayaut disparu, les masses sont restées divisées.
Quoi qu'il en soit et pour nous arrêter aux actualités, nous dirons que les haines entre Ihâmed et Safiân sont encore maces aujourd'hui, qu'elles ne se bornent pas aux oasis, mais s'étendent à toutes les tribus nomades, Berâber, Arabes et Touareg, qui ont des relations avec elles.
Aussi, quand une tribu du parti ih&med. ne trouve pas à s'approvisionner de dattes dans les oasis ihâmed où elle a l'habitude de faire ses achats, elle se garde d'aller dans les oasis safiân, mais va dans d'autres qeçoûr de son parti.
La liste que nous publions des qeçoûr et des tribus que compte chaque parti donne la clef de la dispersion de nos caravanes.
Les Ihâmed comptent :
Toutes les oasis de Meharza et Tinerkouk et de Tabel- kouza (qui prennent peu part à ces haines);
Les oasis des Khenâfsa du Djereïfât, — des Oulâd Deroùd, feus l'Aougueroût, — des Béni Mahlel de Timimoun, — du poupe de Zouâ, — des Deghâmecha, — des Oulâd Sa'îd, — Keberten, Oufrân, Oulâd Mahmoud, El-Ma'iz, — El-Habela (do groupe du Tesâbit). ^
86 VOYAGE AU 60URÂRA ET A L'AOUGUEROÛT.
Toutes les oasis duTîmmî, — de Tamest, — Anzegmir, — Sali, — de tout le Tidikelt, — toutes les tribus touareg, — les Douï Menla' (tribu nomade marocaine), — les Benî Mahmed (tribu nomade marocaine), — lesHamiàn Djenba (tribu saharienne du cercle de Sebdou), — les Trâfi, moins une fraction (du cercle de Géryville), — les Oulâd Moûmen, frac- tion des Laghouât (du cercle de Géryville), — les Guerâridj, fraction du Laghouât (du cercle de Géryville).
Les Safiàn comptent :
Timimoun ; — Boû Guemma, Gharef, Àqboûr (dans l'Aou- gueroût) ; — les oasis de Talmtn ; — Gharouîn; — Tesâbit (à l'exception de El-Ma'ïz et de El-Habela) ; — Bouda ; — Tamentît et Boû Fûaddi ; — Zaglou ; — Boû 'Alî ; — Reggân ; — les Ghenânema du Maroc, qeçoûr et tribu ; — les Ida Où Belâl (tribu berbère marocaine); — les Arabes d'Abda (du Maroc); — les Hamiàn Chafa (du cercle de Sebdou); — les Rezâïna (du cercle de Salda) ; — les Oulâd Ziyâd (du cercle de Géryville) ; — les Rezeïgât (du cercle de Géryville) ; — les Oulâd Seroûr (du cercle de Géryville).
Enfin, le parti neutre se compose de l'Aougueroût, à
l'exception des oasis que *■
de l'oasis de Sebâ, point de passage obligé de toutes les caravanes allant de nos possessions au Touât.
Des oasis de Finnoughîn, groupe peu important.
En comparant cette liste avec celle de la dispersion des caravanes, on voit que chaque parti fait ses provisions dans les oasis de son bord.
Nos tribus, en raison de leur éloignement, ont dû rarement prendre une part active aux luttes qui ont eu lieu. Mais, ce qui est arrivé fréquemment et arrive encore aujourd'hui, c'est que nos caravanistes tentent des coups de main sur les oasis du parti opposé, jamais sur celles du leur. Ainsi, par exemple, quand les Terâfi passent devant Timimoun, il est
1. La copie du travail du commandant Colonieu qui sert de texte pré- sente ici une lacune. (H. D.)
YOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 87
rare que des coups de fusil ne soient pas échangés dans les jardins où nos gens vont chercher à voler des nègres ou des négresses. Aussi ne les accueille-tron jamais en nombre dans la ville elle-même. Quand le soi-disant sultan Ben Seroûr a voulu piller la caravane des Terâfi^ il Ta attendue à Timi- moon, où on lui a prêté main forte et où il a succombé dans la latte.
C'est cette haine vivace des Ibàmed et Safiân qui tous les jours encore sert de prétexte aux tribus marocaines pour le pillage. Un mois avant notre arrivée au Gouràra^une troupe de Berbères était venue mettre à composition quelques oasis du parti opposé, et faire gratis ample provision de dattes après avoir brûlé une oasis, tué quelques malheureux et enlevé quelques esclaves.
Les Harâlîn sont principalement les souffre- douleur de ces bandes qui rappellent par leurs excès les grandes com- pagnies du xrv^ siècle ; aussi chaque année des migrations ont lieu dans nos possessions, émigrations d'autant mieux aceaeillies par nos indigènes que la traite qui les alimentait autrefois de serviteurs ne leur est plus permise.
C'est la guerre incessante des Ihàmed et Safiân qui explique ces quantités de qaçba en ruines, ces canaux obstrués, ces fegâguir comblées, ces palmiers boûr qui attristent le voyageur dans toute l'étendue du pays des oasis, et en font une contrée de ruines. Sans la guerre, le Gourâra, le Toii&t et le Tidîkelt seraient un immense jardin de 120 lieues de long.
Vente et achat de dattes. Commerce et industrie. — Quand une caravane arrive aune oasis, le jour de son arrivée elle s'installe. Si elle est peu nombreuse, elle se place dans le haoûch de l'oasis. On appelle haoûch une grande cour ménagée à côté des murs de l'oasis et servant à mettre à l'abri des maraudeurs les animaux de transport. Après les premières amitiés, des deux côtés on s'informe des non-
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velles de la récolte, etc.; deux ou trois jours se passent sans qu'il soit question d'échanges; chacun renchérit sur ce qu'il possède.
Nos cavaliers d'escorte appartenaient à toutes les tribus du cercle de Géryviile. La plupart d'entre eux n'avaient pas va l'Aougueroût, n'avaient par suite aucun ami dans le district. Or, d'usage, chacun fait ses achats tous les ans dans le même pays, dans la même oasis, et souvent chez le même individu. Beaucoup d'achats de dattes se font même par avance, soit d'une année à l'autre, soit au printemps par de petites caravanes que nos tribus envoient.
Cette absence d'intimité d'échanges nuisit les premiers jours aux transactions. Les gens de l'Aougueroût se tinrent à l'écart et demandèrent un prix très élevé de leurs dattes. Ils avaient, du reste, dans leurs haoûchs, quelques caravanes des Zouà de Géryviile qui, d'habitude, s'approvisionnaient chez eux. De leur côté, nos gens cotèrent très haut leurs moutons et leurs apports en grains, beurre et laines. Pendant trois jours, les rares achats qui se firent portèrent sur les dattes de rebut ou hachefy destinées à nourrir les moutons, les chevaux et les chameaux. Nos gens formulèrent l'inten- tion d'égorger leurs moutons et de les manger plutôt que de les donner à vil prix et de rem porter leurs provisions. Tout cela n'était que la comédie habituelle en temps de cherté des dattes.
Les caravanes des Zouâ partirent bientôt^ ayant achevé leurs achats. Gela amena quelques échanges. Les djema'a se réunirent et tinrent conseil pour fixer les prix de vente. De notre côté, nos gens s'entendirent pour obtenir des réductions. Enfin la lassitude, les efforts de Stdi Bod Beker et quelques achats partiels importants amenèrent une entente générale, et en quelques jours tous les achats étaient complets.
Les premiers échanges sont ceux de moutons vivants pour du hachef destiné aux autres moutons, aux cha-
YOTAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 89
meanz. On livre pour cela les moutons maigres et fa- tigués, chacun pour un certain nombre de gueça'a dehachef. nfut donné de 15 à 25 gueça'a. La gueça'a de TAougueroût, ainsi qu'on Ta vu dans un précédent paragraphe, est double de celle de Timimoun. Il faut 30 gueça'a pour faire une charge. Nous avons évalué à vue d'œil son volume à environ 4 litres 1/2.
Tient ensuite l'échange des bonnes dattes contre des mou- tons. L'essentiel, pour les caravanistes, est de se débar- rasser promptement de leurs hôtes ovines, qu'ils ne peuvent nourrir qu'à grands frais, et qui, faute d'herbages, fatiguées de la route, maigrissent et perdent de leur valeur, tandis que les habitants du pays tiennent aussi à acheter les mou- tons encore bien portants qui se remettent bien vite dans leurs jardins.
Cette année-là, les dattes étaient chères, la récolte avait été faible partout. Les prix qui s'établirent furent les smvants : 1 fr. 80 la gueça'a de dattes rouges {themirdt)^ c'est-à-dire de dattes estimées, et 1 fr. 50 la gueça'a de dattes ordinaires.
Quant aux moutons, leur évaluation eut lieu aussi en argent, sur le taux de 10 à 20 francs la pièce. Le prix de la teison fut fixé à 3 francs.
Ainsi on donnera de 6 à 12 gueça'a de dattes rouges par mouton, suivant son plus ou moins de beauté, et de 7 à 14 gueça'a de dattes ordinaires. Il est des indigènes qui moyennant deux beaux moutons et une toison de laine, purent charger un chameau de dattes.
Après l'échange des moutons vient celui du beurre, du blé, de Torge, des fèves et de la laine. On fixa pour le blé 4 gueça'a de dattes pour 1 gueça'a de blé ; 3 gueça'a de dattes pour 1 gueça'a d'orge; 6 gueça'a de hachef pour.l gueça'a d'orge.
Quant au beurre fondu (dehân), c'est au jugé que les tran- sactions s'opèrent. Nous vîmes constamment obtenir de
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deux à trois charges de dattes pour une outre contenant de 12 à 15 kilogrammes de beurre.
Depuis de longues années les dattes n'avaient été aussi chères. Ce prix fit monter à 40 ou 45 francs celui de la charge de dattes. Mais, somme toute, cela permit, avec deux ou trois moutons d'avoir une charge de ce fruit, c'est-à- dire 120 kilogrammes à peu près.
!Nous savons que pour les transactions on convertissait chaque denrée en argent. Malgré cela, une fois les échanges terminés, alors que les caravanistes n'ont plus que de l'argent monnayé, un nouveau prix s'établit pour les tran- sactions contre le numéraire, et ce prix est plus faible que le .prix conventionnel établi dans les échanges.
L'argent est rare au Gourâra et au Tou&t; on le recherche parce qu'il permet d'acheter les denrées industrielles ou commerciales que les Marocains apportent. D'ailleurs, les provisions des caravanistes sont presque achevées ; ils vont partir. Ceux qui ont excédent de dattes veulent s'en débar- rasser. Ce prix fut fixé à 1 fr. 25 pour nos gens. Chacun compléta sa cargaison avec du numéraire. Les pièces d'or furent acceptées par quelques habitants ; d'autres, en majorité, les refusèrent. Quelques-uns les acceptèrent con- ditionnellement afin de s'en servir pour acheter à nos gens, des chevaux, des tapis, ou des denrées de la pacotille que nous avions emportée.
Il parait qu'au Timmi quelques caravanes de Tafilàla^ avaient recherché avidement l'or français, offrant même une prime considérable qu'on nous dit être de 1 à 2 fr. pour une pièce de 20 fr. Nous n'avons pu vérifier le fait ; nous savons seulement que quelques Arabes des oasis qui se pro- posaient d'aller au Tafilàla recherchaient notre or. Quanta la pièce de 5 francs française, elle fut toujours évaluée 5fr. 50 dans les échanges.
1. Plus exactement : Tafllêlt. (H. D.)
TOTAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROOT. 91
Quelques jours avant le départ des caravanes, les habi- tants envoient à la vente de nombreux hâ!ks et burnous que les caravanistes achètent pour leurs femmes, leurs enfants et pour eux-mêmes. L'expérience leur a appris qu'au retour dans le Dahra(on appelle Dahra^ les hauts plateaux, pays de parcours habituel de nos nomades), la transition d'an pays chaud à un climat où la température est froide les surprendra et qu'ils doivent se prémunir. En outre, le bon marché des vêtements les engage à faire emplette. Un hS^ de laine [grossier large de S mètres sur 9 mètres de long, coûte de 8 à 15 francs; s'il est d'un tissu fort et serré, il va jusqu'à 25 ou 30 francs. Un burnous coûte de 20 à 28 francs, mais pour valoir ce prix il faut qu'il soit fort et épais. Ceux de qualité inférieure coûtent de 8 à 15 francs. Une habitude qu'ont les Touàtiens, quand ils envoient ces yètements à la vente, c'est de les saupoudrer de craie blanche, afin de donner au tissu un aspect plus brillant, de le fait paraître serré. C'est une coutume assez sotte, d'autant plos que nul ne s'y trompe; peut*être aussi provient-elle de la nécessité de la conservation des tissus fabriqués. Ce sont les fenimes qui tissent les étoffes avec la laine achetée aux caravanes.
Cette industrie est commune à tous les qeçoûr, ainsi que la fabrication de nattes grossières en feuilles de pal- mier, de paniers de diverses formes nommés tadara^ de couffins', vases, entonnoirs, plateaux; le tout est obtenu en tressant la feuille du palmier.
Les tissus les plus estimés pour hâîk et burnous sont ceux des Oûlad Sa'!d, Oulàd 'ATftch, de Deldoûn, des Zouâ.
Au moment où nous écrivons ces lignes (février 1862), nos caravanes reviennent de leur voyage habituel au Gou-
1. Dahra, en arabe algérien, veut dire c nord » ; c*6st le pays c au nord j d*un autre. (H. D.)
2. Sorte de grands cabas dont la paire contient une charge d*àne. (H. D.)
92 VOYAGE AU GOURArA ET A L'AOUGUEROOT.
râra. Les dattes étaient très abondantes et la charge du cha- meau a varié entre 10 et 15 francs. Aussi nos tribus viennent-elles d'organiser une seconde grande caravane pour aller faire de nouveaux achats.
On s'est bien souvent demandé pourquoi nos Sahariens se bornaient au commerce des denrées alimentaires avec le Gourâra et le Touât, et comment il se faisait qu'ils n'eussent jamais tenté de faire comme les Marocains et d'aller cher- cher un lucre dans le trafic des denrées industrielles contre les produits soudaniens; pourquoi aussi les caravanes qui, au dire des Arabes, venaient autrefois apporter les produits soudaniens dans les contrées algériennes avaient cessé leurs voyages.
Nous croyons pouvoir répondre en connaissance de cause à ces deux questions, car nous avons interrogé les gens du Gourâra et nos indigènes*
Nos gens se bornent au commerce des dattes parce qu'il est non seulement le seul qui leur soit nécessaire, indis- pensable même, mais parce qu'il est plus facile et surtout bien plus productif pour eux que tout autre.
Nos Sahariens, habitant sous la tente, n'ont besoin d'argent que pour augmenter leurs troupeau^. Que feraient- ils de nos meubles, de notre luxe européen, avec la nécessité où ils sont de se déplacer sans cesse ? Ce qu'il leur faut, ce sont de beaux troupeaux de chameaux pour leurs transports et pour le lait des chamelles, ce sont des chevaux, et enfin de nombreux moutons. Yoilà leur luxe, car c'est ce qui les fait vivre, c'est ce qui leur permet les voyages de chaque jour. Sous la tente, que feraient-ils d'argent ou d'objets de luxe? Leur confortable consiste en provisions de beurre, de blé, d'orge, de tapis, de laines, d'outrés, avec des serviteurs, des chevaux et de belles armes. L'Arabe, par le commerce des dattes, obtient quand il le veut un bénéfice annuel de 900 p. 100. Pour une mesure de blé, il obtient trois ou quatre mesures de dattes au Gourâra. Ces fruits rapportés
VOYAGE At GOURÂRA ET A l'AOUGUEROÛT. 93
dans le nord, pour chaque mesure de dattes il obtient^ dans le Tell, trois mesures de blé. On voit donc que, par ces deux Toyages annuels, avec une mesure de blé il en obtient neuf. Non seulement il a un gain énorme, mais il n'a à craindre aucune mauvaise chance. Il trouve très aisément le place- ment de sa marchandise, son attirail habituel de transport lui suffit, il n'a ni à paqueter ni à repaqueter, il ne court aocnn risque de perte par suite de casse ou de détérioration, n est sûr d'avoir de quoi manger en route, et il est certain de son bénéfice. Le blé, l'orge, les fèves, les dattes, lui servent pour ses animaux, pour sa famille; au départ, il s'en va avec ses animaux chargés au tiers et revient avec ses trans- ports complets.
II lui reste les laines de ses moutons pour les petits achats de son ménage, de sa tente, comme il dirait. Il a ses vêtements assurés par ses femmes, il a le lait de ses cha- melles, de ses brebis; il possède aussi ses chevaux; il n'a d'autres vœux à former que de voir reverdir les immenses plaines oti pâturent ses troupeaux.
L'Arabe du sud est certainement le plus heureux et le plus riche des indigènes de l'Algérie.
Nous avons constaté que quelques années pluvieuses doublent et quadruplent la fortune des Sahariens. Ils le saveat bien eux-mêmes; leurs ennemis les plus cruels sont l'épizootie et la sécheresse. Mais trois années de suite plu- vieuses et sans épidémie triplent la fortune et le bien-être de chacun.
J'ai connu un Arabe intelligent qui employait un procédé bien simple pour s'enrichir, et qui y réussissait. Il avait divisé ses troupeaux de moutons en deux parties, compre- nant, l'une les deux tiers, l'autre le restant de ses brebis. L'année était-elle bonne, il gardait tous ses moutons, et leur chiffre doublait. L'année d'après s'annonçait-elle mauvaise, il vendait les deux tiers, vivait avec ce qu'il avait gardé et une faible portion de l'argent de la vente. Les pluies rame-
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naient-elles des herbes, il achetait des troupeaux, les dou- blait encore et ainsi de suite. La masse ne peut faire ainsi. Aussi sait-elle qu'une mauvaise année n*est qu'un malheur passager qui sera bien vite réparé aux premières pluies.
En revenant du Gourâra, la grande préoccupation des caravanistes est de savoir si les montagnes du Dahra sont couvertes de neige. Les premières questions sont pour demander s'il a plu, si l'herbe a poussé, si les moutons ont trouvé des pâturages.
Quant aux dattes qu'il apporte, le caravaniste va les emmagasiner dans les oasis, pour ne pas être obligé de les traîner avec lui dans les pérégrinations de sa tribu. S'il a besoin d'argent, il va vendre une partie de ses dattes, ou les échanger contre des grains en triple quantité qu'il viendra ensuite apporter aux marchés européens. Mais il a rarement ce besoin d'argent, ses laines sont là pour garnir sa bourse et payer son impôt.
On le voit, un double échange annuel plein de bénéfices et d'avantages matériels, conforme à ses goûts, à ses besoins, fait une loi à l'Arabe du sud de se borner au simple com- merce des dattes avec les oasis du sud de l'Algérie, au lieu de se risquer à un trafic assurément moins productif, plein de fatigues et de chance de pertes.
Aussi les caravanes qui, dit-on, venaient autrefois du Gourâra et du Touât dans les possessions algériennes, n'étaient-elles jamais le fait de nos Sahariens. C'étaient les Arabes caravanistes de nos oasis qui venaient trafiquer dans le nord des produits soudaniens^. Leur grand commerce con- sistait dans la vente des nègres qu'ils amenaient. Non seule- ment notre conquête a coupé court à ce commerce, mais les caravanistes ont eu à subir les vexations des tribus du sud qui ont exploité, pour les dépouiller, la terreur que nous inspirions. Une caravane suivait-elle, on la menaçait
1. Cette phrase, si la copie da manuscrit autographe est exacte, détruit Mdée énoncée dans la précédente. (H. D.)
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des Français^ on lui parlait de la nécessité de se cacher, on loi achetait à bas prix ses produits et on la congédiait en ayant l'air de l'avoir protégée contre nous. Les Arabes goa« rànens nous l'ont fort bien dit : « Nous ne dépassions jamais £l-Abiod Sîdi-Cheïkh elle Mezâb. Nous avions peur des Français. On nous achetait à très bas prix, et nous pré- férions vendre aux Marocains. Ainsi, en 1860, un des chefs d'une oasis arabe du Gourâra a apporté au Mezàb une trentaine de dépouilles d'autruches qu'il a vendues 45 francs celles des mâles, et 25 francs celles des femelles. D'ailleurs, Sîdi Hamza et les marabouts des OulâdSîdiEch- Cheikh trouvaient encore moyen de prélever une dlmereli- giense sur ces ventes. »
Nous leur donnâmes l'assurance qu'en venant s'adresser aux Français ils trouveraient une vente facile de tous leurs produits, et ils nous firent la promesse d'engager les gens des oasis berbères à diriger leurs caravanes sur nos posses- sions, car, ainsi que nous l'avons dit, les Arabes des oasis ne sont que les convoyeurs des Berbères.
Du reste, qu'il nous soit permis de constater que les cara- vanes de l'intérieur de l'Afrique, qui venaient autrefois en Algérie, avaient une très minime importance, en dehors de la vente des esclaves. L'ancien commerce de l'ivoire, de la poudre d'or et autres produits du Soudan, à Alger ouà Oran, n'a jamais été très important, que nous sachions. Quelques peaux d'animaux féroces, des dépouilles d'autruche et des dattes étaient à peu près tout ce que les marchands d'es* claves apportaient avec le maroquin.
Que nous cherchions le commerce avec l'Afrique centrale, je le comprends, mais que nous l'obtenions quand la con- quête vient à peine de s'achever, quand nous sommes encore partout l'arme au pied dans nos postes fortifiés, c'est plus difficile. Il est un élément dont nous. Français, voulons ton* jours nous passer, c'est celui qui use les haines, modifie les habitudes et change l'esprit des nations, c'est le temps. Que
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nous cherchions à en activer les effets, c'est une loi du progrès et de la civilisation; mais nous ne tenons pas assez compte de sa puissance, et c'est ce qui fait que souvent nous nous heurtons à des obstacles insurmontables avant que le temps les ait un peu aplanis.
Nous ne sommes installés sérieusement dans le sud que depuis une dizaine d'années. Nous avons eu à guerroyer pour maintenir nos possessions sahariennes à l'abri des voisins. Nous sommes à peu près parvenus à donner à nos nomades une organisation régulière qui a doublé leurs forces et les garantit aujourd'hui contre l'ennemi extérieur, que cet ennemi vienne du Maroc, de la Tunisie ou du grand désert.
C'est là un immense résultat pour si peu de temps. Au- jourd'hui, avec trois ou quatre petits postes occupés par une ou deux compagnies d'infanterie, et jetés comme des vedettes à de grandes distances de tout centre du littoral, nous faisons la loi dans une zone de 250 lieues de long sur 150 de large, et cela à des populations nomades, agiles et très nombreuses. Nous n'y employons pas un soldat par douàr, pas un homme par 50 lieues carrées. Notre force, c'est l'organisation des tribus, c'est notre police inces- sante, ce sont les bienfaits de notre civilisation, la sécurité que nous avons su créer, la justice que nous avons fait régner. Ces résultats sont d'hier, ils sont à peine atteints, et déjà nous rêvons à aller commercer avec Timbouktou, où à peine la nouvelle de ce résultat est connue, puisque la plupart de nos voisins du Maroc et de la Tunisie l'ignorent.
Je me souviens d'avoir causé à Alger avec des officiers de la suite du bey de Tunis et avec les envoyés de l'empereur du Maroc. Les uns et les autres connaissent les Gha'anba de nom, et se sont refusés à croire que la majeure partie des Gha'anba nous payait l'impôt, et cependant nous en avions amené une trentaine avec leurs mehâra*^ à Alger.
1. Dromadaires, c'est-à-dire chameaux de course. (U. D.)
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Qoeronnous pardonne cette digression. Notre but est de démontrer que, de quelques années encore, nous ne devons pas songer à un commerce réel avec l'Afrique centrale. Attendons d'avoir dans le sud une organisation forte et pas- sée à rétat normal par Thabitude. C'est par les indigènes rattachés à nous et dirigés que la voie doit s'ouvrir. Là où il y a dix ans M. Berbrugger est allé en explorateur auda- cieuxyà Warglây vont aujourd'hui nos officiers avec quelques spahis, recevoir l'impôt, et lorsque des convulsions ont agité ce pays, nous y avons lancé, par un simple ordre, des cavaliers pris parmi les pasteurs du sud, pour couper court au désordre et ramener prisonnier l'auteur des troohles.
Nous aussi, nous sommes allé en explorateur dans le Oou- rira et TAougueroût, et nous y avons été mal accueilli. Notre coDYictioQ est, cependant, qu'avec le temps, dans dix ans peu^être, on ira au Gourâra et au Touât comme on va aujourd'hui à Warglà. C'est cette conviction qui nous a eogagé à écrire ces lignes, qui, sans cela, n'auraient qu'un ^ble intérêt de curiosité. Nous irons au Gourâra et au Tooàt parce que nos nomades y vont, qu'ils y sont redoutés et respectés et que, déjà, par suite de la solidarité que nous avons créée dans nos tribus, par l'unité du comman- dement, elles déblayent chaque année les obstacles qui se trouvent sur la voie. Nous n'avons trouvé qu'un passage <^cile;ce passage n'existait certainement pas il y a quelques ^QDées. C'est aux Arabes du Gourâra et du Touât que nous le devons, et cela parce que nous venions avec des Arabes* Plus tard, ce sont ces Arabes du Gourâra et du Touât qui nous feront accueillir des Berbères du même pays. Ils ne l'oQt pas voulu ou ne l'ont pas pu, peu nous importe; quand
ils le voudront, ils le pourront.
{A suivre.)
SOG. Dl GiOGB. — 1* TRIMESTRE 1893. XIV. — 7
LA
RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU
(GARD*) 1868— 18Q»
1»AR
Depuis que j'ai effectué, les 27 et 28 juin {888, la pre- mière traversée des grottes et de la rivière souterraine de Bramabiau, de nouvelles investigations, continuées chaque année avec succès, ont grandement accru Tintérêt de ce site des Gévennes, qui est réellement un des phénomènes naturels les plus remarquables de la terre.
Le développement total des ramifications intérieures au- jourd'hui connues dans les cavernes de Bramabiau est de 6,850 mètres environ, au lieu de 1,700 en 1888, et leur enchevêtrement présente une disposition des plus instruc- tives en ce qui concerne l'allure et le travail des eaux sou- terraines.
Ne voulant ici étudier Bramabiau qu*au point de vue de la géographie physique et de l'hydrologie, je renverrai pour les détails descriptifs et les récits d'explorations à ce que j'ai précédemment publié*, et je résumerai brièvement la
topographie des lieux.
*
1. Voir les deux planches Jointes à ce numéro.
t. Lu C^vennet, chap. xi, Paris, Delagrave, lS90,in-8%— Annuaire du
LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU. 99
Dans l'angle occidental du département du Gard, sur le revers septentrional des Cévennes et le flanc sud-ouest du mont Aigoual (1,567 mètres), au pied même du col de la Se- reyrède, un ruisseau sourd des spongieux tapis d'herbes qui recouvrent un soi de granit. Sous le nom de Bonheur j il serpente vers l'ouest pendant 5 kilomètres dans un large vallon, élevé de 1,100 à 1,200 mètres au-dessus du niveau de la mer. Jadis ce vallon fut un lac (peu profond) dont les eaux étaient retenues à l'ouest par une digue de calcaires brans de l'infralias, appuyés ici sur le granit; à l'extrémité Dord et au point le plus bas de cette digue, le déversoir du lac tombait en cascades brusques dans un autre vallon, un ravin plutôt (celui de Bramabiau ou de Saint-Sauveur des Pourcils) coupé en précipice jusqu'à 100 mètres de profon- deur.
Âajoord'hui le déversoir a reculé vers l'amont, les cas- cades passent sous terre et le lac s'est vidé par les flancs crevassés de sa digue occidentale; le Bonheur a agrandi les fissures du calcaire, en a fait de longues cavernes et reparaît dans le ravin de Saint-Sauveur, au fond d'une sorte d'alcôve latérale^, sous la forme d'une source parfois si bruyante après les pluies qu'on Ta nommée Bramabiau (le bœuf qui brame); avec cette nouvelle dénomination le Bonheur reprend sa course sous le ciel et se jette 5 kilo- mètres plus loin dans le Trévesel, affluent de la Dourbie.
Le plan d'ensemble au 12,500* qui ôgure à gauche et en bas de la planche ci-annexée expliquera ces dispositions.
Le sommet de la digue calcaire se trouve à l'altitude de 1,128 mètres au nord du village de Gamprieu (1,1 10 mètres). A gauche du lieu dit les Plos, on distingue nettement sur
Clab Alpin français, année 1888. — Bulletin de la Société géologique ^ 1889, d' série, t. XVII, p. 613. — Association française pour V avance- ment des Sciences^ 1890 (Limoges), 3" partie, p. 26. — Tour duMonde^ 1886, 2* semestre, p. 311. 1. V. la gravure du T<mr du Monde^ 1886, II, p. 313.
100 LA RmÈRE SOUTEBRAIME DE BRÂIIABUU.
place le tracé de deux anciens bras ou déversoirs du Bonheur qui alimentaient les cataractes aériennes; des champs cul- tivés les occupent à présent.
C'est le plus occidental de ces deux bras qui a, peu à peu, miné la digue : d'abord (point n* 5) an beau tunnel (long de 40 mètres) de la Beaume (la grotte), obstrué maintenant par Teffondrement partiel de sa voûte, mais resté franchis- sable pour les promeneurs, sinon pour Jes eaux qui n'y passent plus jamais; il fut donc un temps où une cascade aussi, au sortir de ce couloir rectangulaire, s'élançait à pic dans l'alcâve de Bramabiau en une colonne d'eau de près de 100 mètres.
Ensuite, à 400 mètres en amont et au sud-est de la Beaume^ le Bonheur a foré une autre galerie plus régulière encore, longue de 75 mètres, large de 20, haute de 12. C'est le Grand Tunnel (n* 2 du plan. Y. la gravure).
Enfin, le ruisseau a affouillé plus haut môme le calcaire de sa rive gauche, car, de nos jours, en temps de séche- resse, il disparaît quelquefois tout entier à environ 100 mètres en avant du Grand Tunnel dans les fissures de son lit ou de sa berge; ces fentes, invisibles quand l'eau est abon- dante, constituent en réalité la première perte contempo- raine du Bonheur (n* 1 du plan) ^
Ici revenons sur nos pas pour voir comment sont distri- buées les autres pertes actuelles ; il faut pour cela pénétrer sous le Grand Tunnel qui est facile à parcourir (altitude i ,095 mètres).
A peu près au milieu de ce tunnel et sur sa rive droite une ouverture large et très basse forme la deuxième perte ; on Ta appelée trou de la Trauche^ du nom d'un individu qui s'y était suicidé le 7 février 1888 et dont le corps y fut retrouvé le 4 septembre suivant. Le 28 juin de cette même année, nous n'avions pas pu (MM. Gaupillat, Mély et moi)
1. Jusqu'au Grand Tunnel mèmei il existe dans le lit du ruisseau plu- sieurs fissures analogues.
LA niTIËRE 80UTERIUIITE DE BRilUBIAU. 101
explorer celte perte dont l'eau, courante et absorbée, rem- plissait tonte la section.
1 ■■'.
Au bOQt du tunnel, les strates calcaires de la voûte ODt cédé complètement et le plafond s'est effondré, créant un
102 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAUABIAU.
véritable aven (abîme ou gouffre) de 20 à 25 mètres de pro- fondeur et de diamètre (n* 3 du pjan d'ensemble) par où Ton peut remonter à la surface du plateau de Gamprieu. On le nomme Aven du Balset (Y. la coupe longitudinale n» 1, partie droite).
A gauche du Balset, une caverne (dite la Grotte aux trois mille BêteSy à cause des nombreuses carcasses jetées par les habitants ou charriées par le torrent) s'ouvre à angle droit sur le tunnel et se prolonge pendant 60 mètres vers le sud (n** 4 du plan).
Dans la paroi occidentale (rive droite) du Balset et de la Grotte existent cinq crevasses verticales : ce sont les pertes 3 à 7 (Y. le plan détaillé) par où achève de disparsdtre toute la portion du Bonheur qui n'est pasengloutie par lesdeuxpre- mières. Le 28 juin 1888, nous n'avions pas vu la troisième; la quatrième était rendue impraticable par l'eau, assez haute ce jour-là pour y arriver abondante; et les trois dernières, successivement parcourues, nous avaient fait rejoindre le courant souterrain dans une grande salle souterraine que nous baptisâmes le Carrefour. Continuant la descente inté- rieure nous avions découvert successivement (Y, le plan détaillé) la Grande Fourche avec plusieurs jaillissements d'eau hors de crevasses impénétrables à ce moment; — la Petite Fourche; — la Cascade du Bain de siège coulant à grosses volutes; — la source abondante du Pas du Diable; — le Grand Aven, impossible & escalader, de la quatrième cascade; en tout 1,500 mètres de galeries (dont 700 oc- cupés parle courant principal); avec des difficultés, racon- tées ailleurs et que je ne veux pas rééditer, nous étions heureusement ressortis à la source de Bramabiau, par 1,005 mètres d'altitude, à 440 mètres de distance à vol d'oiseau et à 90 mètres en dessous de l'entrée du Grand Tunnel, au fond de l'admirable alcôve de rochers (n* 6 du plan d'ensemble) haute de 120 mètres, longue de 250, formée par un replij du ravin de Saint-Sauveur, et où se
LA. RIVIÈRE SOUTERRAINE DE RRiMARIAU. 103
précipitait jadis, à maindroite|Ia cascade demi-souterraine delà Beanme (n* 5, voir ci*dessus).
On Yoit quelle extrôme complication présente ce site( ftraDge, ce système en quelque sorte du Bonheur-Brama* biao : anciennes cascades, deux tunnels, un aven, une grotte, ptasiears pertes de rivière, tout un réseau de galeries sou- terraines ramenant les eaux par une source unique dans no ravin voisin profond de 100 mètres, telle est la plus brève définition que Ton puisse en donner. Or, cette com- plication est plus grande encore sous terre qu'à, la surface puisque, depuis la première traversée, près de 5 kilomètres de ramifications internes ont été pas à pas découverts jus- qn'aa 15 septembre 1892.
Il importe de rendre à chacun la part qui lui revient dans ces recherches nouvelles.
Mis en goût par l'originalité de ces € promenades dans le Qoir inconnu », M. Mély, instituteur à Gamprieu, qui m'avait accompagné jusqu'à la septième cascade (celle du Bain de Siège), consentit à continuer l'exploration après mon départ.
En 1888, il rectifia plusieurs erreurs sur le cours de la galerie principale (V. coupe longitudinale n* 1), découvrit environ 200 mètres de galeries dans la Fourche du nord, tni 8'ouvre à droite et à 3 mètres au-dessus du sol de la salle du Grand Carrefour (V. le plan détaillé), et conjectura lue les eaux absorbées par la deuxième perte (Trou de la Tronche) débouchaient à la septième cascade.
L'année suivante, aux basses eaux, il trouva 300 nou- ▼eanx mètres de couloirs {le Labyrinthe) au delà de la Fonrche du Nord (ce qui faisait en tout 2 kilomètres), et acquit la certitude que le flot de la Tronche allait bien au Bain de siège.
Enfin, en 1890, il eifectuait la deuxième et la troisième ^versée, le 2 juillet (avec dix habitants de Camprieu), «t le 14 août (avec M. Marcellin Pellet et six autres per-
104 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE RRAMARIAU.
sonnes), constatait que le Bonheur se perdait cette fois tout entier avant l'entrée du tunnel (par les fissures de la première perte), et que, la Tronche étant vide, la septième cascade et la source du Pas du Diable ne coulaient pas.
Ayant peu après quitté Caroprieu pour un poste moins sévère, M. Mély dut abandonner ses recherches. Heureuse- ment, elles furent reprises sans interruption par l'un de ses collègues, M. Félix Mazauric, instituteur à Yauvert (Gard), qui, avec une persévérance et une énergie des plus louables, a su en trois saisons successives (1890 à 1892) découvrir à lui tout seul près de 4 kilomètres de sinuosités ignorées, et non des plus aisées à parcourir; aussi, me fais-je un devoir et un plaisir de déclarer que, dans la confection du plan inédit publié ci-contre, c'est lui qui a eu le plus grand et le plus long labeur.
Le 15 septembre 1890, avec M. Randpn, M. Mazauric réussissait à son tour la traversée; engagés dans la Fourche du Nord; tous deux errèrent pendant plusieurs heures dans l'inextricable réseau du Labyrinthe, s'égarèrent même com- plètement dans le c passage du Souci », y découvrirent une foule de corridors nouveaux et d'avens obstrués (galerie de la CroiXy etc.), et rejoignirent (pour, la première fois) la galerie principale par le couloir de la cascade du Bain de siège qui ne coulait pas. La source du Pas du Diable était à sec également.
En 1891, M. Mazauric, accompagné de son père, explora à cinq reprises différentes l'intérieur du Bramabiau (11 et 29 août, 7, 9 et 16 septembre)^ : avec mille peines et cou- rant de véritables dangers au milieu de chaos de pierres inconsistants ou sous des dalles mal équilibrées (une de ces dalles mesure 10 mètres de longueur, 5 à 6 de largeur, et 0 m. 20 à 1 mètre d'épaisseur), il acheva l'investigation complète du Labyrinthe, de ses puits profonds parfois de
1. M. Randon a pris part aux recherches du 7 septembre 1891.
LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU. 105
15 mètres, de ses talus monstrueux, de ses galeries super- posées et de ses avens comblés (Y. le plan) ; il réussit à en débrouiller renchevètrement presque inextricable, à visiter la troisième perte (7 septembre) et même, grâce à la sé- cheresse, à remonter tout le cours (rempli de vase gluante et de dangereux éboulis) de la rivière du nord, pour res- sortir enfin par la fissure très basse du trou de la Trouche, (9 septembre; les difficultés furent presque insurmonta- bles) ; sur la rive droite de cette branche septentrionale, il découvrit plusieurs autres systèmes de galeries, toutes bloquées par des éboulements.
D'autre part, à l'extrémité de la Grande Fourche, il pénétra dans la dernière des sources souterraines que j*avais remarquées en 1888 (les autres ne coulaient pas) et remonta pendant 150 mètres une galerie large de 1 mètre au plus, haute quelquefois de 20 mètres, qu'il nomma avec raison la rivière du Sud : à un carrefour se trouvent, dans la roche vive, des trous étages dans une cas- cade, ayant jusqu'à 1 mètre de profondeur et de diamètre {les Marmites) et creusés par les remous de l'eau comme les Marmites de géants des géologues. De ce carrefour diver- gent plusieurs corridors plus ou moins praticables (Y. le plan) ; les uns (larges de 0 m. 15 mais très élevés) vont pro- bablement rejoindre les fissures qui se voient sur le côté gauche (oriental) de la Grotte aux trois mille Bêtes ; les autres (dont la section entière, 0 m. 30, était occupée par l'eau courante), communiquent, sans doute possible, avec les fentes qui, dans le lit même du Bonheur, forment en amont du tunnel la première perte; cette perte est la plus impor- tante, la seule qui ne chôme jamais, qui soit pérenne.
En 1890 et 1891, M. Mazauric avait augmenté de près de 3 kilomètres la longueur développable des catacombes de Camprieu (soit environ 5 kilomètres en tout).
Sur ma demande, il voulut bien revenir à la charge les 12, 13 et 14 septembre 1892 : toujours accompagné de son
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père, il étudia cette fois la partie inférieure des cavemes^ en aval de la cascade du Bain de Siège : le résultat fut l'ac- quisition d'uD nouveau kilomètre ; — la constatation que I^ salle du Repos était double et obstruée par deséboulis em* péchant de rejoindre la galerie de la Croix (V. le plan), — et que la source à double orifice (rive droite) du Pas du Diable, encore à sec à ce moment, devait dériver aussi, par une canalisation impraticable, du système du trou de la Tronche; — la découverte d'une série de ruelles débou- chant assez haut (5 à 30 mètres au-dessus du torrent) dans la paroi de droite entre la sixième et la deuxième cascades (du Pont et de TÉchelle), etc., etc.; — et, enfin, la trou- vaille, sur la rive gauche, d'un autre réseau de grottes s'ou- vrant en deux places sur la galerie principale, l'une en aval des rapideSy inaccessible à cause de sa hauteur (15 mè- tres), l'autre, facile à escalader, au Pas du Diable lui-même.
A la première partie de ce réseau un caractéristique gisement de barytine et de minerai de fer a fait donner le nom de le Filon. Un petit bassin en occupe à peu près le milieu ; de là, se bifurque vers l'est la galerie du Filon que M. Mazauric suivit pendant 140 mètres jusqu'à un autre bassin d'eau qui l'arrêta*
Enfin, le 15 septembre 1892, je rejoignais moi-même mon heureux et infatigable continuateur, auquel j'avais donné rendez-vous pour me rendre compte sur place de ses dé- couvertes; après en avoir vérifié, sur les principaux points (rivières du Nord et du Sud, salle du Repos, Filon, etc.), l'exactitude absolue et avoir constaté que ses croquis topo- graphiques présentaient toute l'approximation désirable, nous parvînmes ensemble au bassin d'eau du Filon.
Cette fois, nous le franchîmes en marchant dans l'eau jusqu'à la ceinture pendant 30 ou 35 mètres; au bout du bassin nous continuâmes, plus ou moins à sec, à travers des couloirs en forme de tunnels à voûtes rondes et de hautes salles effondrées dont l'exploration reste à
UL RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRÂMARIAU. 107
acherer; pressés par le temps, la fatigue et la faim, nous dûmes à regret laisser de c6té la c galerie inexplorée >, (qui, peut-être, se termine par un éboulis à quelques mè- tres plus loin ou peut-être y au contraire, conduirait à d'autres kilomètres de souterrains) et renoncer à Tescalade de plusieurs fissures verticales ou très inclinées (marquées Aven? sur le plan), débouchés possibles d'étages supplé- mentaires de cavernes.
Nous ne saurions rien conjecturer de plus précis à ce sujet; toutefois, M. Mély a entendu dire par plusieurs paysans qu'au bout du Saut des Bayles, à l'extrémité ouest du plateau de Camprieu, il existerait une autre caverne considérable et inexplorée au lieu dit Mas Bouisset; aurait- elle, par hasard, quelque relation avec les galeries du Filon?
En revenant sur nos pas, nous constatâmes avec plaisir que le couloir ascendant qui se détache au nord-est de la salle de la Bifurcation aboutit, à 30 mètres au-dessus delà quatrième cascade de la galerie principale, dans la cheminée même du Grand Aven oùGaupillat, Foulquieretmoi, nous n'avions pu nous élever que d'une quinzaine de mètres depuis la rivière le 27 juin 1888 (Y. la coupe longitudinale n* II); la descente était impossible sans échelles de cordes, mais ce raccordement offrait un double intérêt; il dégageait l'inconnue du grand aven et fournissait un précieux point de repère et de recoupement pour toute cette partie du plan.
Ayant découvert ainsi environ 400 mètres de nouvelles ramifications et abandonnant à d'autres le plaisir de recher- cher oil peuvent conduire lès fissures que nous délaissions, nous regagnâmes le c bassin d'eau n, le Pas du Diable, la petite Fourche, le Carrefour et le Balset; chacun à notre tour, nous ne manquâmes point, conformément à la tradi- tion suivie depuis le 28 juin 1888, de tomber complètement dans 4 ou 5 pieds d'eau courante du haut d'une certaine corniche élevée de 3 mètres et décidément fort rébarbative, entre la salle du Repos et les Rapides*
108 Lk RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMARIAU.
Tel est le résumé des reconnaissances complémentaires faites sous le plateau de Gamprieu de 1889 à 1892.
En additionnant les longueurs mesurées (au décamètre ou au pas) et portées sur nos croquis, nous obtenons pour le développement total des ramifications, supposées mises bout à bout, une longueur de 6,350 mètres. Sur le plan ci- contre au 12,500% le curvimètre n'arrive pas à ce chiffre, car il a été impossible de figurer toutes les galeries de la Fourche du nord et du Labyrinthe qui s'entrecroisent et se superpo- sent en un véritable fouillis : on s'en rendra compte en exa- minant la coupe tranversale n» I (couloir du Bain de Siège) qui donne un exemple de ces intersections et de ces étages, et en remarquant qu'il n'y a pas moins de onze puits dans cette région.
Quant à l'exactitude des tracés, elle n'a certes rien de mathématique*; des instruments de précision seraient vite faussés, salis et mis hors de service parmi ces voles basses ou resserrées , tortueuses ou à pic, où Ton ne cesse de se traîner à plat ventre dans la boue que pour sauter dans l'eau jus- qu'aux épaules, oti la marche à quatre pattes sur des pierres anguleuses et coupantes alterne avec le cheminement le long de précaires corniches que les doigts seuls peuvent appréhender, tandis que les pieds battent le vide... ou la rivière ! Le simple carnet de poche à boussole du lieutenant- colonel Prudent nous a seul servi pour tous nos levers'; les nombreux confluents de galeries ont grandement diminué les chances d'erreur en multipliant les recoupements de contrôle; et ceux du Bain de Siège et du Grand Aven ont démontré que les opérations étaient suffisamment justes.
1. Notons ici que deux erreurs de dessin ont trop aUongé la branche ouest de la petite Fourche et trop raccourci les distances : 1** de son gros éboulis au Bain de Siège (100 mètres au lieu de 60) ; ^ du Bain de Siège
aux Rapides (60 mètres au lieu de 30).
2. Voir E.-A. Martel, Levers topographiques sommaires dans les caver- nes (Bulletin de la Société de Topographie de Francey 2* trimestre 1892, p. 50-55. Congrès de la Sorbonne).
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Bref, Bramabiau, avec ses t) kilomètres à 6 kilomètres et demi de galeries actuellement connues (en chiffres ronds), est en extension la première grotte de France et la troi- sième d'Europe (Aggtelek en Hongrie, 8 kilomètres 700 mè- tres; Adelsberg en Istrie, 8 kilomètres connus; Han*sur- Lesse en Belgique, 5 kilomètres connus).
Voyons maintenant comment l'eau y circule et les effets qu'elle y a produits. D'abord il y a trois séries de pertes principales : l"* lit du Bonheur avant le Tunnel ; i^ trou de la Tronche; 3* les pertes 3 à 7 (Balset et Grotte). Elles corres- pondent respectivement à trois branches du courant sou- terrain, rivière du Sud, rivière du Nord, rivière du Milieu (V. le plan).
Pendant les sécheresses, celle du sud coule seule, quand le Bonheur ne dépasse pas la première perte comme nous l'avons tous trois constaté, M. Mély, M. Mazauric et moi.
La rivière du milieu est la plus souvent tarie, bien qu'elle fonctionne fréquemment en plein été; ainsi, j'ai vu l'eau se précipiter dans la quatrième perte les 9 septembre 1884, 30 août 1885, 28 juin et 1'' juillet 1888, et dans les quatre pertes, 4 à 7, le 26 juin 1889 ; à cette dernière date les eaux étaient tellement hautes et abondantes qu'il eût été impos- sible de tenter la traversée, réussie juste un an plus tôt.
Quant au trou de la Tronche (rivière du Nord), il sert de trop plein à la première perte, et ne s'assèche, bien entendu, qu'après les déversoirs n** 3 à 7.
La rivière du Sud utilise une partie de la Grande Fourche au milieu de laquelle elle se perd à main droite (côté est), sous le gravier, pour suivre pendant 50 mètres une route invisible et reparaître dans le lac où elle rejoint la rivière du milieu.
Att fond de la Grande Fourche, un éboulis de sables et de concrétions calcaires, est encore un aven obstrué qui com- munique bien probablement avec un creux situé sur le plateau au milieu d'un pré à côté de l'église de Gamprieu ;
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dans ce creux, fermé par des galets, Teau des pluies dispa- raît rapidement. En déblayant tout cela on trouverait peut^ être d'autres galeries.
La salie du Grand Carrefour et celle du Dôme (ou du Lac) sont bien plus rapprochées l'une de l'autre que je ne l'avais figuré sur mon plan de 1888 et ne forment, en réalité, qu'une seule voûte, haute certainement de plus de 40 mètres, longue de 75 à 80, lai^e de 10 à 30 ; le sol est un chaos d'immenses blocs détachés du plafond, dont le sommet ne doit être qu'à utie bien faible distance de la surface du plateau de Camprieu (Y. la coupe longitudinale n^ 1); il est possible qu'un jour, l'eau ayant rongé le pied des murailles qui soutiennent cette voûte, multiplié les éboulemeûts et élargi davantage le vide souterrain, le toit peu épais s'écroule pour former un aven d'efiTondrement comme leBalset, mais plus creux encore. Déjà on voit très bien au sommet des coupoles du Carrefour et du Lac des strates déchaussées qui paraissent fort mal équilibrées l'une sur l'autre.
A son tour, la rivière du Nord rejoint le canal formé par les deux autres à la cascade du Bain de siège (la sep- tième en remontant).
M. Mazaùric a remarqué que tous les éboulis,fort escarpés, des galeries latérales à la rivière du Nord ont une incli- naison générale de Test à l'ouest; il en tire cette conclusion vraisemblable qu'ils ont bouché d'anciennes pertes, situées dans la partie du lit primitif du Bonheur, qui s'étendait entre le tunnel supérieur et celui de la Beaume.
Enfin, nous avons déjà vu que la galerie de la Croix a dû communiquer jadis avec la double salle du Repos par des ruelles aujourd'hui oblitérées, et que la source (rive droite) du Pas du Diable est sans doute une dérivation inexplo- rable de la rivière du Nord, puisqu'elle tarit et coule en même temps que la septième cascade. ' Quant aux galeries du Filon et du Grand Aven ce sont
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des affluents souterrains qui ne coulent qu'après les grandes pluies ou la fonte des neiges, et auxquels les différents tTeos que nous n'ayons pas pu explorer apportent (peut- être i travers des canaux encore inconnus) les eaux d'in- filtration de la partie occidentale du plateau de Gamprieu (le saut des Bayles, voir le plan d'ensemble) drainées par les innombrables fissures du terrain calcaire.
Aafond de la galerie du Grand Aven, on est arrêté par une coulée presque à pic de terre végétale^ indice de la proximité de la surface du sol.
Il faut remarquer que dans la branche nord-ouest et la plus reculée de la galerie du Grand Aven on descend de quelques mètres à contre-pente, comme l'indique la flèche sur le plan : mais, au delà d'un bassin d'eau formé par cette déclivité et à partir de la Grande Dalle éboulée, la braoche remonte vite et aboutit encore à un aven. Cette p^sagère descente doit être considérée comme un acci- dent dû à quelque inclinaison de strates ou à quelque rem- blai argileux : quand l'eau remplit toutes ces galeries^ elle hachit l'obstacle en le transformant en siphon.
Pareille disposition s*observe entre la salle de la bifur- cation et le Grand Aven ; ces dénivellations expliquent^ wi que dans la plupart des grottes, les retenues d'eau loi se sont produites dans les parties basses des couloirs (V. les coupes longitudinales n^' 2 et 3).
Leg éboulis du fond de la salie du Havre sont trop escarpés, l^p inconsistants, trop dangereux pour que M. Mazauric ^t pu s'assurer delà communication, très probable d'aiU leurs, de cette salle avec un point quelconque du Grand- ^ven.
Une dernière petite grotte qu'il a trouvée le 13 septembre 1S92 sur la rive gauche du couloir de sortie, un peu en ^ont de la deuxième cascade, pourrait bien mener, si on déblayait sa fis$ure obstruée terminale, jusqu'à la caverne ^^ 0$iements; celle-ci est située (en dehors du plan) dans
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TAlcôve et à la sortie de Bramabiau, à gauche et au-dessus de la première cascade et ramifiée en trois couloirs (150 à 200 mètres de développement). Le hasard Ta fait découvrir le 28 novembre 1888, par des ouvriers qui en ont acciden- tellement déblayé la fissure d'entrée en reboisant les flancs de l'alcôve; on y a trouvé de nombreux ossements néoli- thiques; M. G. Fabre, le savant géologue et inspecteur des forêts, qui s'occupe de ressusciter la végétation dans ces parages et de construire l'observatoire de l'Aigoual, se propose d'efiectuer là quelque jour des fouilles qui ne sauraient manquer d'être intéressantes ; en attendant, il a pris l'excellente précaution de faire murer cette caverne pour éviter les dépradations des curieux maladroits; il faudrait rechercher si, là encore, il y a des ramifications étendues et une liaison quelconque avec les autres réseaux de galeries.
Au point de vue de la formation des cavernes et du mode de progression des eaux souterraines dans les terrains cal- caires, Bramabiau a une importance capitale : nulle part, croyons-nous, on n'a trouvé jusqu'ici (même à Han-sur-Lesse et dans le Karst) un cavernement aussi minutieux, pour ainsi dire, un craquelage aussi accentué du sous-sol. Sous une surface d'environ dix hectares (500 mètres de longueur sur 200 de largeur) on connaît déjà plus de 6 kilomètres de canaux développés ! Et tout n'est pas découvert !
Il semble qu'ici la nature se soit plu à vouloir démontrer elle-même, et sans i*éplique possible, que les cavernes n'ont souvent d'autre origine que les fractures préexis- tantes du sol et leur agrandissement ultérieur par les eaux sauvages. L'exemple est topique et probant.
Quant à rechercher quelle est au juste l'action dislocante (contractions, failles, plissements, glissements^ retraits, tremblements de terre, etc., etc.) qui a ainsi découpé la terre en innombrables polyèdres irréguliers, quant à fixer précisément la proportion dans laquelle la force érosive de
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Teau a allongé^ élargi, dilaté ces fentes où Tattirait la pesan* tenr, nous ne saurions le faire ici, sous peine de transformer en dissertation purement géologique cette notice déjà trop longue.
Toujours est-il qu'à Bramabiau, comme dans la plupart des terrains calcaires, deux sortes de fissures peuvent se distinguer : les unes parallèles aux assises, aux couches, aux strates du sol, séparent ces assises les unes des autres, se nomment joints de stratification et ressemblent aux joints qui séparent les assises de pierres de taille dans les constructions architecturales ; les autres, perpendiculaires ou obliques aux strates et en recoupant quelquefois plu- sieurs épaisseurs sur plus de 100 mètres de hauteur, sont longues et étroites et s'entrecroisent quelquefois elles- mêmes; elles rappellent les lézardes des vieux murs en ruines ; on sait que M. Daubrée leur a donné le nom signi- ficatif de diaclases (Sta, à travers, et lAflu», briser, diviser).
Par leurs multiples intersections dans une quantité de plans différents, les joints et les diaclases ont, à l'avance, tracé aux eaux souterraines les voies qu'elles avaient à suivre; sollicitées par une force, la pesanteur, qui les con- traint toujours à descendre, ces eaux ont glissé en tranches minces entre les strates (par les joints), — ou coulé le long et dans le bas des diaclases, — ou passé de joint à diaclase (et réciproquement) selon le caprice des dispositions de toutes ces crevasses. Dans le premier cas, il s'est formé des galeries basses ou tunnels, où la largeur l'emporte sur la hauteur; dans le second cas, des allées longues, étroites et élevées ; dans le troisième cas, des dénivellations brusques (cascades ou siphons).
A Bramabiau, on rencontre constamment le troisième cas, par exemple, à l'ancienne cascade près du Bain de siège (V. coupe transversale n° 1), au Grand Aven (coupe longitudinale, n® 2), aux cinq pertes de la Grotte aux trois mille Bétes^ etc. (Y. ci-après).
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^ Aux endroits les plus fissurés, Teau, à force de couler sur ou contre la roche, a fini par l'user, la limer, la désagréger, grâce à cette force mécanique vive qu'on nomme V érosion ; les strates et les parois séparatives des cassures se sont crevées, rompues, écroulées* et un grand vide unique en est résulté comme à la salle du Carrefour, où l'on dis- tingue très nettement de grandes dalles tombées, ap- puyées l'une sur l'autre et ressemblant à un château de cartes démoli (coupe longitudinale n" 1).
Entre les strates (coupées elles-mêmes verticalement par des leptoclases [Xsttto;, menu], ou petites diaclases), de minces couches de marne, épaisses de 2 à 5 centimètres, ont à certains endroits facilité, une fois délayées par l'eau, le travail de décollement qui a donné naissance aux tunnels. Les deux principaux sont le grand tunnel supérieur du Bonheur et celui de la Beaume ; sur leurs planchers, des tables rocheuses, chaotiques, détachées des voûtes, ra- content leur genèse; celui de la Beaume, nous l'avons vu plus haut, a fini même par se fermer presque entièrement à force de débiter son plafond ; le Grand Tunnel, dont le toit n'a pas partout 10 mètres d'épaisseur, sera quelque jour tout entier à ciel ouvert comme le Balset, son extrémité, si le Bonheur continue à y faire gronder ses crues pendant un nombre suffisant de siècles.
Au Trou de la Tronche, les strates ne sont pas assez frac- turées, ou bien l'eau a eu trop peu d'action jusqu'ici pour qu'un large portique latéral se soit ouvert.
A la sixième et à la septième perte commencent à appa- raître les diaclases, fissures verticales et non plus horizon- tales, qui recoupent les joints désarticulés de la Grotte aux trois mille Bêtes; ces diaclases,largesde0m.50à5 mètres, hautes quelquefois de 30, 40 et même 50 mètres, forment surtout les étroites avenues de la rivière du Sud, des Fourches et de la galerie principale (V. la coupe transver- sale nM).
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Dans le Labyrinthe^ il y a une alternance inextricable de Toutes basses et de rainures élevées^ comme en témoignent la coupe transversale b? 1 et le tunnel (long de 14 mètres, haut et lai^e de 3 à 4 mètres) indiqué dans la région des puits. Un autre tunnel bien caractéristique s'est rencontré près de la salle de la bifurcation dans la galerie du Grand Aven, qui, comme sa voisine du Filon, est plus large que haute et paraît être une dilatation de joints. En revanche, c'est dans des diaclases que sont pratiquées les avens inexplorés qui font descendre en ces galeries les grandes pluies du plateau de Gamprieu. La Qgure ci-contre (sortie du Grand Tunnel) donne le type des joints écartés et des strates disloquées; l'héliogravure placée en tête de ce numéro (grande galerie intérieure), celui des diaclases élargies.
Enfin, à la sortie, Talcôve elle-même de Bramabiau n'est peut-être bien que le produit d'une fissuration plus com- pliquée encore, d'une corrosion plus énergique, d'une réunion de plusieurs galeries en une seule et d'un aff'aisse- ment général qui, d'une caverne, a fait un ravin.
Dans les Mémoires de V Académie des sciences pour 1768, Montet a décrit sommairement la source de Bramabiau et parlé d'un éboulement colossal qui, survenu en 1766, aurait barré toute la sortie ; cet éboulement a fort bien pu être précédé de beaucoup d'autres plus formidables encore.
On est en droit d'attribuer à la force érosive de l'eau les effets les plus surprenants quand l'on constate, comme dans le couloir de la rivière du Sud, les Fourches et la grande galerie de sortie, qu'en différents niveaux, il existe sur les parois des élargissements, sortes de lits successifs, devenus aujourd'hui des corniches, larges quelquefois de 50 centimètres, chargées de graviers et cailloux roulés, et qui ont, en bien des endroits, facilité l'exploration; ces élargissements proviennent soit d'une grande abondance de l'eau à certaines époques, soit ^d'une moins grande dureté